Comment maintenir le scepticisme climatique dans les chaumières

inondationAvez-vous remarqué que les journalistes des journaux télévisés sont maintenant accompagnés de super-experts qui sur tous les sujets disent « la vérité scientifique » ? Voici un débat politique entre la droite et la gauche sur les raisons du chômage, Monsieur François Langlet va trancher en parlant au nom de la vérité économique, voici que François Hollande relie les intempéries au changement climatique, il est corrigé par Monsieur Nicolas Chateauneuf.

Le 2 juin 2016, alors que tout le monde a dans l’esprit les débordements torrentiels des rivières de Bavière et les inondations du bassin de la Seine, François Hollande, dans une intervention publique, fait un lien entre ces intempéries et le changement climatique. Le soir même au journal télévisé David Pujadas interpelle son super-expert « Nicolas a-t-il raison de faire ce lien ? » (notez bien le plaisir non dissimulé de David Pujadas de se placer en juge de la pertinence des propos du chef de l’Etat, lui qui parle tous les jours à des millions de personnes, qui n’est pas élu, et n’est soumis à aucune obligation de transparence de ses ressources). Et la réponse du super-expert tombe comme un couperet « les scientifiques sont incapables de faire le lien entre ces inondations et le réchauffement climatique ».

Monsieur Nicolas Chateauneuf, lui, sait les limites de la science. Plus fort que les épistémologues. Mais de quelle science s’agit-il ? Une science qui ignore les corrélations, qui voit la complexité comme un non savoir, comme un brouillard. Cette science de journaliste est absolue, péremptoire, positiviste, et oh combien performative.

Bien sûr que c’est complexe le changement climatique (notez que Pujadas et Chateauneuf continuent en 2016 à parler de « réchauffement climatique »). D’abord si sur la planète bleue il y a plus d’évaporation il y a plus d’humidité dans l’atmosphère et plus de pluies ici ou là, sur les reliefs notamment. Ensuite voici vingt ans qu’on étudie les modifications de la circulation thermohaline : ce grand courant lent qui parcourt les océans en surface et en profondeur dépendant des températures et de la salaison. L’AMOC (Atlantic Meridional Overturning Circulation) et la partie Nord avec le Gulf Stream, qui radoucit les côtes de Bretagne et d’Angleterre, sont observés à cause de l’effet des eaux douces plus abondantes des fleuves et de la fonte de la banquise plus rapide qu’il était initialement prévu. Je renvois aux explications très claires et précises du GIEC sur  circulation des océans et climat.

Les épisodes cévenoles terribles de septembre-octobre 2014, les pluies torrentielles en Angleterre en janvier 2014 puis en décembre 2015, les glissements de terrains en Suisse et les pluies diluviennes en Ligurie et en Toscane en novembre 2014, les inondations en Bavière et en France au mois de juin 2016, sont liés au changement climatique, mais de quel lien s’agit-il ? Il s’agit des tendances et des variances de phénomènes aléatoires très irréguliers. Alors c’est terminé, on ne peut plus rien dire ? Il faut laisser les gens croire qu’il n’y a pas de changement ?

Vous savez que dans les plaidoiries contre des firmes pharmaceutiques la jurisprudence américaine demande que les patients fassent la preuve que les dommages de santé observés ne peuvent provenir que du produit incriminé, et depuis l’arrêt Daubert de la Cour suprême (1993) des critères sont listés grâce auxquels le juge tranche sur la recevabilité scientifique des témoignages d’experts, qu’ils appuient les causes des plaignants ou celle des firmes, cf D. Michaels Doubt is their product Oxford 2008, chapitre 13, p161 et seq. C’est une sorte de positivisme primaire. Dans une situation complexe, alors, il n’y a jamais de coupable, jamais de responsable.

Et les journalistes en rajoutent parce qu’il ne faut surtout pas inquiéter qui que ce soit, le téléspectateur pourrait préférer une autre chaine plus réconfortante.

Oui, Messieurs Pujadas et Chateauneuf, François Hollande a eu raison de faire le lien entre ces intempéries et le changement climatique, c’est fondé le mieux qu’on peut par la science d’aujourd’hui qui est toujours en face de phénomènes complexes dont on ne connaît pas les « lois ». La science d’Auguste Comte c’est fini. François Hollande a eu raison de le dire et cet engagement est méritoire, il faut le souligner. En l’occurrence il ne s’agit pas tellement de courage mais d’intelligence, tout simplement, car rien ne se passera pour sauver cette planète si on s’en tient au positivisme minimal qui esquive tout engagement. Il faut dire la compréhension collectivement travaillée des phénomènes.

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