La science écologique peut-elle avoir un pouvoir de gouvernance ?

Les scientifiques ont une responsabilité de premier plan dans la visibilité du global et du long terme. Certes, certains d’entre eux croient détenir la vérité et abusent de leur respectabilité. Il y en a même qui croient que le progrès technique remplacera la nature. Néanmoins, tout bien considéré, on y trouve les gens les plus sensibles au long terme, et aussi les personnes les moins intéressées financièrement.
Leur rôle est primordial parce qu’ils ont connaissance de choses que le citoyen ne voit pas.

Le trou dans la couche d’ozone, le gaz carbonique, la pollution des océans, le déclin des réserves halieutiques, la déforestation… le citoyen n’en a pas connaissance directe, il n’a aucun moyen de vérifier ce qu’on entend sur ces sujets, ce sont pour lui des informations de seconde main, comme il y en a beaucoup habilement fabriquées pour servir des intérêts dissimulés. Pour s’appuyer sur du solide, il est obligé de s’en remettre à son intérêt personnel au sens le plus basique ; c’est ce qu’on lui demande d’ailleurs.
Les scientifiques, par leur métier, ont pratiqué les vertus de la pensée déductive, mais beaucoup d’entre eux en ont aussi rencontré les limites, ont pris conscience des ignorances, ont compris la fragilité de la nature, sa résilience limitée, l’existence de phénomènes irréversibles. Beaucoup ont compris que le principe de précaution est dénigré par ceux qui sont en position de profiter de faits accomplis.
Leur rôle est également crucial parce qu’ils enseignent, et qu’ils acceptent volontiers le point de vue du monde dans lequel vivront les jeunes. Ils ont cette empathie parce qu’ils pensent à ce qui est à transmettre : des idées certes, mais aussi des préoccupations, des soucis collectifs légitimes.
La carence de signal-prix exige la construction d’indicateurs sur l’état de la planète par d’autres moyens, ces informations devant être adaptées aux nécessités locales, régionales et globales par des institutions scientifiques légitimes[1].
Le recueil de données, en unités non financières – surfaces, masses, puissance, flux, températures, etc. –, ainsi que les caractéristiques des écosystèmes – notamment l’abondance et la diversité génétique des groupes fonctionnels majeurs et bien identifiés (oiseaux, insectes pollinisateurs), l’état des chaînes alimentaires (nombre des espèces en haut des chaînes, les carnivores), ou encore l’état des réseaux écologiques (interactions plantes-pollinisateurs) –, puis le travail interprétatif sur les tendances de ces variables ainsi que leur diffusion dans le public, sont des informations absolument nécessaires. Ceci doit être fait avec un regard critique de la communauté scientifique en interne et en relation avec les citoyens et les responsables pour que ces connaissances soient les plus fiables et légitimes possible.
C’est à peu près ce que fait le groupe 1 du GIEC (Groupe intergouvernemental sur l’évolution du climat) en ce qui concerne le climat. Et cela nous interpelle aujourd’hui car il apparaît que ce n’est pas suffisant. Nous arrivons à un tel niveau de déni politique qu’on doit se demander si les approches des groupes 2 (vulnérabilité des systèmes socio-économiques et naturels) et 3 (solutions pour limiter les gaz à effet de serre) ne sont pas brouillées par l’ambivalence entre ce qui est souhaitable et ce que l’économie déclare possible.

Actuellement les scientifiques parlent au public à deux niveaux : d’une part dans le registre des grandes généralités, ce mois d’octobre 2018 les journaux ont largement diffusé leurs inquiétudes globales à l’occasion du 5ème rapport du GIEC, d’autre part dans le champ concret du quotidien où ils indiquent les bons usages pour éviter la pollution et les dommages à l’environnement.
Les effets de ces deux discours ne sont pas négligeables, en un certain sens ils sont cruciaux, mais ils ont le défaut de venir perturber les gens en rajoutant des difficultés à une vie sous contraintes cadrée par des conditions économiques absolument factuelles. D’un côté on a des propos de sagesse soulignant des efforts à faire par tout le monde, de l’autre on a l’économie qui violente la vie sans précautions oratoires.

La science a un rôle déterminant dans la réactivité du politique face aux dégâts, aux érosions et aux menaces. Mais aujourd’hui, la « bonne » science ne parle qu’au conditionnel, son registre de validité est le probable, le possible, l’incertain. Quel contraste avec la finance ! Celle-ci statue, tranche, affirme ; en plein brouillard, elle donne un prix aux ressources et aux contrats d’assurance sur leur évolution grâce à la sophistication des marchés.
Pour résister à une telle gouvernance, ou ne serait-ce que l’orienter, le droit national et les accords transnationaux, les principes pollueur-payeur, les taxes dissuasives, et les actions directes exemplaires d’ONG et d’associations, sont indispensables, mais cela ne sera jamais partout à la hauteur des forces du marché.
Il y a un parallèle assez frappant sur les méthodes :
La science utilise et protège l’immunité de ses acteurs : l’apport des scientifiques est retenu ou non, sans autre sanction. Le capitalisme également: la contribution des actionnaires est gratifiée ou non, sans que leur responsabilité soit engagée sur les conséquences du projet qu’ils soutiennent. Mais le parallèle s’arrête là. Pour se servir de l’immense bibliothèque du savoir il n’y a pas du côté de la science l’équivalent des marchés financiers.

Les marchés agissent. Une vraie question est de faire agir l’écologie.

Plusieurs façons de faire peuvent être envisagées.
D’abord, première voie, loin des manipulations et des fake news, s’en tenir aux faits. C’est l’idée que la science peut faire valoir un socle de vérités plus solide que l’économie. Dans cette vision, la recherche scientifique doit être très active pour construire la connaissance à un rythme suffisant.
Ne pas se servir du tout de l’outil interprétatif est la conception d’Auguste Comte, on doit s’en tenir aux observations et accepter tout au plus les lois de régularité qui s’en dégagent. Le domaine de la science est restreint pour être incontestable. Telle qu’est conçue la science positive, il est impossible à un « vrai » scientifique de définir un seuil de nuisance, de toxicité ou de réversibilité. Une menace, c’est-à-dire une compréhension interprétative d’un danger, est hors de la conception positiviste de la connaissance [2]. N’oublions pas qu’Auguste Comte poursuivait le projet de faire de la science le ciment de la cohésion sociale, partant de l’idée que la vérité est universelle, mais comme visiblement les faits ne suffisaient pas, il alla jusqu’à lui adjoindre la religion des grands hommes.
Ce n’est pas en restreignant de la science à une fonction descriptive et spectatrice qu’on la défendra contre les faits accomplis. Comte avait la vision de la science la plus statique de ses contemporains. Quelle différence avec la compréhension dynamique de l’histoire chez Marx et du rôle de la volonté chez Schopenhauer…
Il est important de noter que le capitalisme a tendance à repousser la science dans ses bornes positivistes (et même dans la forme extrême, squelettique, du néopositivisme ou empirisme logique [2bis]) et à garder à l’économie tous les pouvoirs d’interprétation (de la même façon que l’Eglise vis-à-vis de Galilée entendait garder à elle l’interprétation et ne laisser à la science que la description spectatrice de l’œuvre de Dieu) [3]. Par exemple aux Etats-Unis depuis l’arrêt Daubert [4], notamment dans les procès de particuliers contre des firmes pour raison de santé, c’est le juge qui tranche sur la scientificité des preuves. La communauté scientifique est dessaisie de son travail naturel et comme le juriste ne sait pas forcément ce qu’est un chi-2, une analyse en composantes principales, un échantillon représentatif, ni une série temporelle, il est incité à négliger tout ce que la science peut avoir de subtil, de nuancé, de phénoménologiquement complexe, ainsi que les systèmes vivants nous le montrent de plus en plus.
Nous sommes à une période d’ambivalence et de « double contrainte ». Devant la facilité avec laquelle les firmes puissantes parviennent à gagner leurs procès, beaucoup de scientifiques se sentent obligés de s’en tenir aux faits alors que leur talent, leur créativité et leurs motivations viennent largement de leurs capacités interprétatives.

Au contraire, seconde voie, mettre la performativité au service de l’écologie et du long terme. Cela veut dire d’abord prendre conscience de ce que la science est fortement moulée par le cadre social (et financier) et que celui-ci peut la faire parler dans une direction plutôt qu’une autre. Ceci avait été pointé par la sociologie constructiviste sous les plumes de Bruno Latour et de Michel Callon notamment. Mais ceci est amplement confirmé aujourd’hui par le travail des lobbies si habiles à utiliser la science à leur profit. Voir les ouvrages de David Michaels pour l’industrie pharmaceutique et de Naomie Oreskes et Erik Conway dans le cas du tabac[5].
On est, ou on n’est pas, sensible à l’argument suivant : si la pression pour interpréter les données mesurées a lieu aujourd’hui pour des profits privés, il est légitime aussi de l’employer pour la bonne cause. Raisonnement analogue à celui souvent développé contre le pacifisme abstrait. Mais de toute façon l’interprétation n’est pas le diable elle est partout présente dans la fabrication de connaissance comme l’histoire des sciences nous le montre clairement.
On notera que cette stratégie est assez proche de celle préconisée par Jean-Pierre Dupuy dans Pour un catastrophisme éclairé [6], avec cette différence qu’ici nous l’envisageons dans tous les domaines des connaissances environnementales aussi bien de détail que globales et que nous l’imaginons pratiquée par les scientifiques eux-mêmes dans le fonctionnement de leurs propres instances (comités de lectures, sociétés savantes, groupes d’experts locaux, régionaux, nationaux et mondiaux) afin de donner à ce pouvoir de gouvernance la durabilité souhaitable.
Evidemment, et là surgit un sérieux problème, il faut savoir jusqu’où aller dans l’interprétation pour faire bouger les lignes des décideurs. Car si on va trop loin dans une description précise de conséquences dramatiques du laisser-aller dans le futur, des faits nouveaux peuvent apporter un démenti et disqualifier la parole scientifique pour longtemps. Pour l’instant les scientifiques trouvent plutôt de nouveaux phénomènes confirmant les alarmes : ruisseaux de fonte sous le Groenland, chute du nombre d’insectes et d’oiseaux, déplacements d’animaux et de plantes, rejet de méthane et de micro-organismes par le permafrost, perturbation des cycles hydrologiques de l’Amazonie qui risque de basculer vers l’état stable de savane, etc. Mais la découverte d’un nouveau facteur rassurant peut très bien revigorer le climato-scepticisme.
En outre, plus profondément, évoquer un avenir terrible fait aujourd’hui réagir : pourquoi cette parole soutient-elle cette vision puisque personne ne peut en avoir la certitude ? Forcer la science à parler clairement sur des sujets où l’ignorance est grande suscite l’interrogation sur les fins du propos. On arrive aux limites intrinsèques de la performativité. Tout ce qui est fabriqué sent le parti pris et devient suspect. C’est l’effet « gros sabots ».

Peut-on définir alors un degré d’engagement qui conserve à la science sa légitimité, mais lui donne un réel pouvoir d’éclairage et lui confère un rôle actif dans la construction d’une sagesse collective ?
Il s’agit de prendre à bras le corps qu’il y a réellement besoin de gouvernance. La finitude des ressources et des flux d’énergie, la fragilité des écosystèmes, leur résilience limitée, l’irréversibilité de beaucoup de destructions, la diminution des espaces naturels, font qu’il y a une préoccupation nouvelle permanente qui n’entre pas dans l’accroissement de niveau de vie de la politique économique ordinaire. On ne peut plus se laisser faire par des impensés. Il est inacceptable qu’un avenir irréversible soit engagé par négligence. Le marché n’exprime qu’une petite partie de ce qui est voulu. Il n’y a rien d’autre que la science pour nous donner des indications sur les périls, mais pour cela il faut qu’elle parle à plus haute voix, en toute prudence, qu’elle conquière une légitimité par le travail sur la transformation des soucis perçus en craintes collectives désintéressées.
Je pense qu’on peut définir un champ de connaissance élargi qui concerne au moins les tendances et les seuils qui garde les mêmes vertus — et les mêmes imperfections — d’objectivité et d’universalité que la science positive mais propose un cadre à prendre en compte pour situer l’action.
Etablir la consistance précise de cette épistémè est au delà de notre propos ici mais on peut faire quelques remarques.

C’est différent de la prospective, cela fut très bien expliqué par Jean-Pierre Dupuy. La prospective est fondée sur l’extrapolation. En faisant la peinture du paysage futur elle commet l’erreur de ne prolonger que ce qui est visible. Il ne s’agit ni de dire où il faut aller, ni de dire où ça peut aller [7], mais juste d’indiquer le mouvement présent et les ordres de grandeur des effets provisoires connus.

Le hasard est fondamental dans cette question. C’est un aspect qui affaiblit, voire annihile, la stratégie de la performativité mentionnée plus haut, on est forcé lorsqu’on évoque les dommages futurs de raisonner dans le contingent d’où ma critique (fondée sur la notion d’événement d’imminence constante cf. sur ce blog L’économisation du catstrophisme) qui vaut autant ici que sur le catastrophisme.
A noter que vers 1840 lorsqu’Auguste Comte construisit la doctrine de la science positive, la théorie des probabilités était balbutiante et n’avait pas vraiment fait son entrée ni en physique, ni en chimie, ni en économie. A cette époque, bien sûr, la notion, fondamentale aujourd’hui, mais délicate de processus aléatoire n’existait pas, et d’ailleurs on ne soupçonnait pas qu’il pût y avoir une source permanente de hasard dans le microscopique qui puisse remonter vers le macroscopique (cf. sur ce blog Le hasard qui descend et le hasard qui monte) le hasard était « descendant » et donc relativement secondaire.
Parmi les indicateurs interprétatifs fondamentaux il y a les tendances. Les tendances, dans les meilleurs cas, sont des faits comme les autres simplement des « faits de vitesse ». Elles sont fondamentales dans le rééquilibrage de gouvernance que nous cherchons parce que les marchés ne les donnent pas. C’est leur point faible structurel irrémédiable.
Le hasard fait que les tendances n’existent pas toujours même hors de la finance à cause de l’irrégularité de certaines évolutions naturelles. Mais elles existent néanmoins pour la plupart des phénomènes mesurés physiquement ou statistiquement sans utiliser de monnaie.

Pour conclure provisoirement, on ne peut manquer d’être frappé par le fait que cette pratique scientifique étendue, plus engagée avec rigueur et prudence, existe déjà dans un certain nombre de sites internet, d’associations, d’observatoires ou d’agences publiques ou indépendantes. Mais cette philosophie n’est pas encore suffisamment institutionnalisée, aux niveaux local, régional et global pour avoir le rôle déterminant qu’on attend. Ou plutôt, il convient de dire que les institutions scientifiques existantes n’ont pas pris clairement conscience de la nécessité d’une séparation avec la gouvernance économique et font comme si une entente cordiale implicite existait entre leur mission scientifique et les intérêts consuméristes.


[1] Je renvoie à la dernière partie de mon livre Le Mensonge de la finance. Les mathématiques, le signal-prix et la planète, Éditions de l’Atelier, 2018. Sur l’importance et la signification historique des flux de matière et d’énergie (en unités physiques) voir notamment Chr. Bonneuil, J.-B. Fressoz L’événement Anthropocène, La Terre, l’histoire et nous, Seuil 2016 p 87 et seq. ainsi que N. Magalhães, J.-B. Fressoz, F. Jarrige, G. Levillain, M. Lyautey, T. Le Roux, G. Noblet, Chr. Bonneuil, « L’économie matérielle de la France (1830-2015). L’histoire d’un parasite ? » hal-01845999 (2018).

[2] J’ai approfondi le rôle de l’interprétation dans Penser l’éventuel, Faire entrer les craintes dans le travail scientifique, QUAE 2017.

[2bis] Avec ses procès verbaux d’expérience, cf. Introduction à la philosophie des sciences, chapitre IX

[3] ibid p. 26 et seq. Cette faculté interprétative active conférant à la finance un pouvoir politique est particulièrement évidente avec les agences de notation. Par exemple dans Le Monde de ce 18 octobre à propos des relations entre la Commission et le gouvernement italien la journaliste termine son article ainsi « Sans le dire, la Commission espère ne pas en arriver à cette extrémité [refuser le budget proposé] et compte sur les marchés financiers — et le spread italien — pour faire reculer le gouvernement Conte. Peut-être dès la publication des nouvelles notes de la dette souveraine transalpine, fin octobre, par Standard & Poor’s et Moody’s « . Les notes mises par les agences vont se traduire par des taux auxquels l’Italie pourra emprunter. C’est le pouvoir de gouvernance instauré par la titrisation.

[4] Arrêt de la Cour suprême Daubert v. Merrell Dow Pharmaceuticals, Inc. 113 S. Ct. 2786 (1993).

[5] D. Michaels, Doubt is their product, Oxford University Press, 2008; N. Oreskes E. Conway Merchants of doubt, Bloomsbury Press 2010.

[6] Seuil 2004.

[7] Ainsi, par exemple, Jacques Attali dans Une brève histoire de l’avenir, Arthème Fayard, 2006, ne fait pas autre chose que de la politique.

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