Le problème aujourd’hui est-il encore de « décomplexer la droite »?

photo Comme si la droite était accablée, engoncée dans des valeurs qui l’étouffaient, dont il faudrait la libérer. D’ailleurs le « socialiste » Emmanuel Macron n’a pas non plus de complexes, il travaille, lui, pour payer ses costards. Bruno Le Maire, quant à lui, se considère très intelligent et ça le gêne, c’est pour lui un obstacle. Il se prend pour le prince des nuées, avec des ailes de géant !
J’eus la chance dans mon travail mathématique d’avoir pour maîtres des intelligences supérieures. Pas des fats, des gens simples. Modestes devant la grande musique des idées, et engagés néanmoins. Si on confond intelligence et toupet, on confond forcément discours politique et esbrouffe.

Dans quel cadre doit-on penser l’action politique aujourd’hui ? Le capitalisme va très vite. L’économie de libre échange dynamisée par la technique est devenue le principal moteur de l’innovation. La Chine, jadis collectiviste, s’est glissée dans ce système et en a capté l’excellence.[1] Elle le cautionne et lui apporte une tendance inertielle considérable. Les opposants à cet ordre économique sont faibles politiquement et économiquement.
Il faut rappeler quelques réalités. Les êtres humains se multiplient et se regroupent dans les villes. Chaque année la population augmente de celle de l’Allemagne. Au rythme d’accroissement actuel, la mégapole de Dacca (15 millions d’habitants) aura doublé dans vingt ans. La génération née après la seconde guerre mondiale a vu la population mondiale tripler.
Durant le même temps les captures halieutiques annuelles ont quadruplé. D’après la FAO, les stocks de sept des dix premières espèces qui représentent 30% de la production mondiale des pêches marines sont pleinement exploités ou surexploités.
Chaque année, les terres arables diminuent de la surface de l’Irlande et environ 13 millions d’hectares de forêts disparaissent soit la surface de l’Angleterre. On estime les réserves de cuivre à 38 ans, celles du zinc, du plomb, de l’étain sont encore plus courtes. La pollution des eaux et du sol par des produits industriels, pharmaceutiques et phytosanitaires atteint en beaucoup de régions un niveau irréversible à court terme. Quant au nucléaire, le parc mondial de 350 réacteurs vieillit, les incidents sont plus fréquents et les accidents plus graves.
Des ressources traditionnellement abondantes se raréfient comme l’eau douce, le sable, l’air pur. La biodiversité végétale et animale se dégrade à un rythme « géologique ». En 2005 le rapport sur l’évaluation des écosystèmes pour le millénaire remis à l’ONU par 1300 experts du monde entier concluait que l’humanité a plus profondément et plus rapidement modifié les écosystèmes depuis ces cinquante dernières années que depuis toute l’histoire de l’humanité.
Préserver la nature est beaucoup plus difficile qu’on ne l’imaginait lorsqu’on a créé les grands parcs naturels des Etats-Unis (Yellowstone 1872, Yosemite 1890, Montagnes Rocheuses 1915, etc.). Par exemple les séquoias sont menacés parce que leur avantage sélectif est de survivre aux incendies ce qui est fort délicat à gérer. [2]

Devant ces menaces et l’inertie des mentalités, de nombreux penseurs, philosophes, scientifiques, écologistes, ont pointé les insuffisances de la démocratie. Le public ne voit pas la couche d’ozone, il ne connaît pas le commerce mondial des déchets, ce qu’on fait des vieilles télévisions, des vieilles voitures. Il ne vote pas pour un candidat qui propose des efforts collectifs pour préserver le long-terme, la biodiversité, la propreté des nappes souterraines, car il est pris dans des besoins immédiats.
Une solution qui a été avancée est de changer la constitution pour adjoindre aux élus, trop court-termistes, une chambre de sages qui indiquerait, sur la base de constats scientifiques, les préoccupations du long-terme. Plusieurs systèmes peuvent être envisagée pour la mise en œuvre de cette idée. On ne peut que souscrire à l’intention de ce dispositif devant la myopie du système économique et les faits accomplis qu’il produit. Cependant les savants ont une forte tendance, entre pairs, à l’argument d’autorité, comme on le vit lors de l’appel de Heidelberg juste au moment de la conférence de Rio de 1992. On retombe par de tels systèmes dans le positivisme et dans l’excès de confiance au progrès immanquablement.

Je considère pour ma part qu’une véritable opportunité à mieux utiliser est celle qui est offerte par la démocratie représentative, qui permet cette chose extraordinaire que les élus puissent porter des intérêts plus généraux que ceux de leurs électeurs, voir plus loin, en s’entourant des conseils des compétences disponibles, et en mettant l’accent sur ce que les électeurs souhaitent globalement sans pouvoir le réaliser dans la vie quotidienne. Cependant, pour que le système de délégation puisse réellement prendre en compte le long terme, il faut que les représentants ne soient pas les seuls avec leur conscience à demander des efforts, alors que les puissances financières et leurs médias encouragent les citoyens à consommer des dispositifs techniques sans se soucier des effets secondaires non gérés qui s’accumulent. La démocratie grecque avait rencontré un problème un peu similaire qui était celui des factions (qui n’a pas disparu) pour lequel elle mit en œuvre divers systèmes de tirage au sort. Ainsi que de nombreux auteurs, je pense qu’une seconde chambre de représentants où le tirage au sort intervient, selon des modalités à définir, a l’immense avantage de légitimer une parole indépendante des pouvoirs en place, les compétences scientifiques et juridiques devant être au service de ces vues, et non le prétexte à des prises de pouvoir.[3]

Pour que la démocratie représentative soit pertinente aujourd’hui, il faut qu’elle pense au delà des intérêts catégoriels. Donner bonne conscience aux nantis est une très vieille idée. Bien plus vieille que le marxisme. Entretenue sous diverses formes avec plus ou moins de talent suivant les époques. L’économiste John Kenneth Galbraith en donne un grand nombre dans son célèbre essai L’art d’ignorer les pauvres (1985) avec beaucoup de verve[4]. L’idée qu’il est économiquement dommageable d’aider les pauvres s’accompagne de toutes sortes de raisonnements moraux et scientifiques. « Au cours des dernières années, écrit-il, la recherche de la meilleure manière d’évacuer toute mauvaise conscience au sujet des pauvres est devenue une préoccupation philosophique, littéraire et rhétorique de première importance. C’est aussi une entreprise non dépourvue d’intérêt économique ».

Ce que « se décomplexer » ajoute aujourd’hui, c’est l’agressivité : les syndicats sont les responsables du chômage, ils campent sur des positions surannées. On commence à dire que les pauvres sont responsables de la pollution, de la dégradation de l’environnement, de la surpêche et de la déforestation. Le capitalisme n’y est pour rien, toujours la même rengaine. Les agents économiques sont les seuls à agir vraiment, mais ils ne sont responsables de rien quant aux problèmes collectifs.

Je reproduis ci-dessous la tribune que Le Monde a publiée il y a quelques jours, signée par une diversité d’intellectuels et de chercheurs.

« Bloqueurs », « archaïques », « casseurs » voire « terroristes » : les opposants à la loi travail sont bruyamment stigmatisés dans l’espace médiatique. Il convient pourtant de rappeler quelques faits.
                  Le projet contesté s’inscrit dans une longue série de « réformes structurelles » prônées par les milieux d’affaires et les institutions européennes. Cette série a affaibli les protections collectives sans déboucher sur les créations d’emplois promises, et accru les inégalités et la peur du lendemain pour celles et ceux qui ne disposent pas d’un confortable patrimoine. D’après des sondages convergents, l’opinion pense très majoritairement que ce projet de loi favorise les entreprises, c’est-à-dire leurs propriétaires, au détriment des salariés de base, et que le gouvernement devrait retirer ce projet inéquitable. D’où la virulence de médias largement contrôlés par les plus grandes fortunes.
                  Quand les privilégiés s’enrichissent sans limites ni vergogne (dividendes et salaires de patrons outranciers, évasion fiscale organisée par les banques, etc.) avec l’acquiescement de l’État, quand les gens ordinaires n’entrevoient en guise d’avenir, pour eux et leurs enfants, qu’insécurité sociale et nature saccagée, alors l’injustice structurelle débouche sur la violence ouverte. Violence des promesses électorales bafouées, des mots et des projets gouvernementaux écrits par le MEDEF ou empruntés à la droite extrême. Violence et cynisme d’État de ceux qui, comme Manuel Valls, déclarent la « bataille identitaire » prioritaire sur la lutte contre le chômage. Qui jouent avec les préjugés contre les immigrés et les réfugiés, le mépris des musulmans, le ressentiment contre les plus pauvres. Qui profitent du choc des attentats terroristes pour faire passer des réformes impopulaires au nom d’un « état d’urgence économique ». Qui écartent tout débat par le recours au 49.3 et donnent aux forces de l’ordre des consignes « d’extrême fermeté ».
                  Ce qui surprend alors est la grande patience de la société, la dignité du mouvement social et la rareté des débordements. La grève, l’interruption des flux de marchandises, les occupations sont des outils légitimes de lutte face aux abus des pouvoirs. Dans ces luttes, sur les places, se retissent les liens et les solidarités qui font une société vivante. Non, MM. Hollande et Valls, les protections sociales ne sont pas du luxe. Non, la loi de la compétitivité ne doit pas disloquer la société. Non, l’État n’est pas la propriété des privilégiés. Non, la rhétorique du « choc des civilisations » et la lutte orchestrée des pauvres contre les pauvres, ne sauraient faire oublier une lutte des classes de plus en plus âpre et inégale. La résistance à l’oppression est un droit naturel et imprescriptible inscrit dans la déclaration de 1789. Nuit Debout, l’intersyndicale, les manifestants et les milliers de citoyens qui mettent leur corps en travers de l’injustice sont le cœur de cette résistance populaire. Nous sommes à leur côté, contre la loi Travail et son monde.
Signataires : voir la liste

[1] Les quatre premières banques mondiales sont chinoises, la cinquième japonaise, puis vient HSBC et JP Morgan, (classement des détentions d’actifs, S&P Global Market Intelligence, avril 2016).

[2] Cf. en matière de biodiversité : Gauthier-Clerc M., Mesleard F., Blondel, J., Sciences de la Conservation. De Boeck, 2014, notamment L. Mermet « Les paradigmes contradictoires de l’action organisée en matière de biodiversité »; et Levrel H., Couvet D. « Les enjeux liés à la compensation écologique dans le projet de loi biodiversité » FEP janv. 2016.

[3] Cf. B. Manin Principes du gouvernement représentatif, Flammarion 1996 ; Y. Sintomer, Le pouvoir au peuple, La Découverte 2007; « Tirage au sort et politique: de l’autogouvernement républicain à la démocratie délibérative » Raisons Politiques n°42, mai 2011, p. 159-186.

[4] J. K. Galbraith L’art d’ignorer les pauvres, Les liens qui libèrent 2011.

Ce contenu a été publié dans Economie, Environnement, avec comme mot(s)-clé(s) , , , , , , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.