Le scepticisme socio-centré ou comment reconstruire l’ambiguïté

Est-on sûr de savoir ce qu’est le climat ? Cette notion dont tout le monde se sert comme d’une évidence est-elle vraiment claire ?

Les bons scientifiques disent des choses précises : que la température ici a tendance à augmenter, que tel courant marin tend à se modifier, qu’il peut y avoir davantage de précipitations dans telle région, plus d’ensoleillement dans telle autre. Mais on ne voit pas de climat à proprement parler dans tout ça.

On a enseigné dans les manuels scolaires de la Troisième République et depuis ce temps on continue à répéter qu’il y a des climats suivant les régions, climat continental, climat océanique, climat tempéré, climat de mousson, etc. Mais ces idées sont comme celles des animaux utiles et des animaux nuisibles, elles sont des simplifications qui ont rendu des services à une époque où il fallait sortir la population de l’illettrisme et lui inculquer des reflexes autres que superstitieux. Aujourd’hui nous avons les moyens de penser plus finement.

Les phénomènes météorologiques sont irréguliers, il ne pleut pas autant chaque année en un lieu donné, les températures relevées un même jour de l’année varient significativement. Il s’agit là de la variabilité annuelle. Maintenant il y a aussi une variabilité décennale, une variabilité séculaire, et même des tendances millénaires dues notamment à des phénomènes astronomiques, des cycles interglaciaires etc. Et ces variations à diverses échelles de temps présentent elles aussi un caractère irrégulier. De sorte que la notion de climat correspond à l’idée qu’il y aurait, malgré les irrégularités, des caractéristiques typiques des régions qu’on obtiendrait quantitativement en faisant des moyennes sur suffisamment d’années pour donner des résultats stables mais non sur des périodes trop longues pour rester dans le domaine de ce qui intéresse les hommes de la génération présente. On voit combien cette notion est vague, elle n’a pas de contours nets. Véritablement elle est fondée sur des philosophies de cultures anciennes qui pensaient le monde stable et en régime permanent troublé de façon superficielle par des colères passagères des Dieux.

Sur le long terme les changements ont été considérables, jadis le Sahara fut une mer, et à l’époque historique encore, la région entre le Tigre et l’Euphrate était une riche plaine verdoyante. Le rôle de l’homme dans beaucoup de ces changements est attesté, et les choix techniques n’ont pas toujours été judicieux comme ceux qui asséchèrent la mer d’Aral par exemple. Mais ceci veut dire aussi que l’homme pourrait être actif pour influencer les choses dans le sens de ce qui, aujourd’hui, compte tenu des savoirs disponibles, semble possible et souhaitable.

La réalité qui se présente à nous aujourd’hui est qu’il faut élaborer une gestion des phénomènes naturels. Cela signifie d’abord une description pertinente de l’aléa, et des tendances — pour lesquelles les quantités de gaz à effet de serre ont un rôle à jouer parmi d’autres facteurs — et à partir de ces connaissances élaborer une politique d’adaptation pour faire évoluer les procédés techniques et les implantations économiques de sorte qu’elles prennent le mieux en compte ces données.

A cet égard les travaux récents qui combinent l’écologie politique et les études de sociologie des sciences montrent la complexité épistémique de la notion de climat. Si l’on regarde comment la connaissance s’élabore, on découvre que dans un premier temps les modélisateurs de la thermodynamique terrestre et les représentants des sciences de la nature élaborent un discours à visée objective et universaliste montrant des tendances et introduisant des représentations probabilistes. Puis les économistes et les membres des organisations actives dans le domaine de l’environnement, avec leurs propres modélisations, introduisent des considérations dont le statut philosophique est sensiblement différent, où l’on parle alors de dommages, d’enjeux, de moyens, d’effets sur les activités humaines[1]. A ce stade des catégories et concepts spécifiques sont introduits tels que vulnérabilité, résilience, valeur d’option, effet rebond, etc. La définition des politiques publiques et la concertation entre les acteurs par des publications dans les revues et par des colloques contribuent alors à revenir sur les travaux des physiciens du climat pour les solliciter dans la direction de grandeurs plus significatives pour la décision. Un nouveau cadre de connaissance est construit (qui actuellement porte davantage sur l’adaptation) où les risques sont qualifiés en termes de grandeurs socialement signifiantes. Et sur ces nouvelles bases de nouvelles mesures et de nouvelles modélisations sont lancées.

On voit donc que la notion basique de climat doit être remplacée par un processus que l’on peut appeler la boucle climato-sociale, qui combine des aspects relatifs à des lois universelles naturelles et des phénomènes sociaux dans une dialectique particulière de fabrication de connaissance. Des investigations nouvelles sont réclamées par des agents économiques pour évaluer des incertitudes et l’efficacité des dispositifs techniques nouveaux. Les considérations objectives ne sont évidemment pas évincées mais modifiées dans leur mise en forme par des réseaux externes de jeux de pouvoir. Ainsi le climat est devenu une notion dont l’essence est relationnelle, il est à la fois social et naturel.

Le courant climato-sceptique est vraiment une réaction de défense primaire et rétrograde. Il faut reconnaître l’influence anthropique sur le climat. Mais alors aller plus loin, reconnaître que la notion elle-même comme élément de connaissance est socialement dépendante, modifiée par les avancées des questions posées et les débuts de réponse apportées.

La politique européenne et nationale relative au carbone doit donc être pensée comme une contribution à la boucle climato-sociale avec ses composantes matérielles économiques juridiques et cognitives.

Et voilà, on a tout relativisé, noyé le poisson. C’est ça le relativisme, la démarche peut s’appliquer à tous les sujets.

Les sociologues ont depuis longtemps abandonné le positivisme de Durkheim qui entendait dégager des lois du social, leurs analyses sont beaucoup plus nuancées sur l’émergence de boucles entre ce qui est dit, ce qui est désiré, les non-dits privés ou collectifs. Ainsi, Ulrich Beck, dans ses essais sur la notion de société réflexive écrit-il « Accordingly, they [the administrations] and the experts in industrial plants and research institutes have lost their orientation. They are convinced that they have worked out these plans ‘rationally’, to the best of their knowledge and abilities, in accordance with the ‘public good’. In this, however, they miss the onset of ambivalence. They struggle against ambivalence with the old means of non-ambiguity[2]. Et il ajoute pour être parfaitement compris « the model of unambiguous instrumental rationality must be abolished ».

Soit. Mais que faire avec l’ambivalence sinon de la subir ? Il me semble qu’en reconnaissant ainsi l’ambiguïté inhérente à la pensée instrumentale, qui est sociale de toute façon, on favorise davantage les intérêts de ceux qui sauront s’en servir que l’émergence d’une légitimité internationale suffisamment sage pour faire prévaloir des intérêts communs.

 



[1] Cf les courants de : climate realism, ecological modernization, ecological economics, etc. qui écartent toute méfiance à l’égard du langage économique dans le souci de maintenir le dialogue avec la classe politique.

[2] « Ainsi, les administrations, les experts en installations industrielles et les instituts de recherche ont-ils perdu leur orientation. Ils sont convaincus qu’ils ont travaillé sur ces projets ‘rationnellement’, au mieux de leurs connaissances et de capacités, conformément au ‘bien public’. En cela, ils ratent la survenue de l’ambivalence. Ils luttent contre ambivalence avec les anciens moyens de non-ambiguïté. » Ulrich Beck « The reinvention of Politics : Towards a Theory of Reflexive Modernization », in U. Beck, A. Giddens, Sc. Lash, Reflexive Modernization  Polity Press 1994.

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