Le tango est structuré comme un langage

Tout bon psychanalyste ne devrait-il pas savoir danser le tango? Y compris les femmes psychanalystes bien sûr. Je vois parfaitement une Comparsita fulgurante de Jacques-Alain Miller et d’Elisabeth Roudinesco, ou une Milonga brava baroque de Daniel Sibony et Julia Kristeva… Lacan endiablé avec Dolto sur La ultima copaLacan n’a pas parlé de tango apparemment, et de la danse très peu. Lors de la séance du 11 mai 1976 (Séminaire livre XXIII), il frôle le thème de la danse « Il y a quelque chose dont on est tout à fait surpris que ça ne serve pas plus le corps comme tel — c’est la danse ». Juste pour glisser le mauvais bon mot de condansation… Daniel Sibony a tenté de combler cette lacune avec Le corps et sa danse Seuil 1995. C’est la danse avec mots qui dansent, mais curieusement peu sur la danse à deux, et de tango point, dommage.lacanDoltoter

Pourquoi invoquer Lacan ? Parce qu’il y a comme une mimique du savoir du maître dans la pratique de cette danse pas comme les autres : de prime abord l’homme sait, il conduit par une variété de figures impromptues imaginées en continu et la femme comprend à mi-geste comme si c’était évident, elle semble lui obéir. Mais c’est l’apparence seulement.

Le tango est structuré comme un langage. Il y a des termes, des transitions, des phrases, des effets de mémoire, des répétitions, des surprises, un style. L’ocho avant, la media luna, la salida avec contre temps en deux et trois, l’ocho bloqué puis passé, le marché en chassé-croisé, le gancho, le miroir puis sandwich, la parada et ses variantes, le contre-temps, le syncopé, le cortado, le giro, et toutes ces innombrables figures qui sont des enchaînements, des transitions, des hésitations, l’amorce d’un mouvement qui se développe selon un autre chemin, bifurcation parce que la musique y incite… C’est un poème de trois minutes semi-improvisé, comme dans la commedia dell’arte. Mais qui parle sans mots, un troisième horizon du langage…[1]

Qu’il s’agisse de tango argentin ou milonguero, la danseuse doit sentir le projet de l’homme qui la tient et qui invente un texte suscité par la mélodie et son rythme selon sa seule volonté juste esquissée, volonté non de puissance mais en puissance, virtuelle. Ce n’est qu’un schéma, un patron dans lequel elle va exprimer, elle, la souplesse et la grâce de son corps…

Cette danse, le tango, est en elle-même une philosophie de la vie, de l’amour, et de la société. Une vision macho ? Non erreur, ne pas se fier aux vidéos de gymnastique sexy, pas du tout, c’est autre chose.

Si le danseur est talentueux et expérimenté, le rôle de la danseuse est plus facile. Elle ressent bien la trame dynamique et peut se concentrer sur la réponse corporelle qu’elle propose à cette sollicitation juste indicative. Pour l’homme, il faut qu’il sache ce qu’il veut. C’est indispensable.

Je pense que Nietzsche aurait séduit Lou Andreas-Salomé si au lieu de lui dire l’importance de la volonté, il avait su exprimer son idée par la danse. Mais passionné d’émotion musicale, il pensait la danse comme expression de joie : Zarathoustra aime à voir danser les jeunes filles mais ne danse pas lui-même, ou par l’esprit.

Toute mollesse dans le projet du danseur va se traduire par des qui pro quo et une déception dans le décryptage que sa partenaire tente naturellement. Avec un mauvais partenaire, obligée de deviner ses intentions, elle va tenter d’anticiper une ambition absente, et, soit s’inspirer du plus vraisemblable et c’est routine, soit prendre le taureau par les cornes, ce qui est de mauvaise augure pour la danse suivante…

Mais du côté du cavalier, il faut aussi que la succession de ses desseins dessine des motifs illustrant bien le morceau et ses imprévus. Je commence souvent par une « sortie » une salida interrompue, la danseuse connaît sûrement ce mouvement classique, puis une marche avant avec décalé à droite, recul et là bien des choix sont possibles, hésitation, elle est attentive, je tente un enchaînement que j’aime bien ocho avant à droite, ocho arrêté traîné puis passé stoppé en face et pivot et fin de salida, mais la musique m’oblige à modifier ce programme par un croisé itéré, elle comprend parfaitement mais elle est toute à son attention, puis la mélodie revient sur le thème et après rectangle et des dents de scie, je propose à nouveau une variante du même enchaînement, cette fois elle le reconnaît et agrémente le phrasé de plusieurs grâces de son corps et quelques inflexions du pied, je sens qu’elle prend plaisir à cette liberté qui lui reste et je tente une série plus rapide et deux media luna successives, puis l’air revient et nous avons déjà tout un jardin de figures connues parmi lesquelles nous savons évoluer avec notre fantaisie, presque complices…

Il n’y a pas de langage privé, comme Wittgenstein l’a montré, c’est la limite de la danse pour soi, pour se libérer ou s’échapper. Aussi le langage de tango est-il social, sans être codifié vraiment. A cet égard la danseuse reste absolument représentante d’une société où la femme a certaines positions, issue d’une culture qui a su donné des sens variés à la féminité.

Quelle stupidité que la virilité violente que l’on voit partout, ce « courage » des terroristes, des casseurs, des va-t-en-guerre de droite ou de gauche, et que l’on flatte dans les films par des figures de héros gladiateurs technicisés. Animalité primaire. Ces caïds seraient incapables de bien danser une milonga. Voilà une pratique civilisatrice. Cependant le tango n’est pas une simple sublimation, qui détourne la libido sexuelle vers de plus hauts enjeux, comme l’écriture, la musique, la science. Il est une séduction, un modèle réduit d’un projet de vie à deux, pas dans les images d’écrans, entre deux humains véritables avec leur moi, leur ça, leurs affects, leurs fantasmes.

Parmi les gens influents aujourd’hui on trouve d’un côté ceux qui ne pensent qu’à perfectionner les manières de gagner de l’argent : le management, le bench marking, l’analyse coût bénéfice, le ranking,  l’économisation froide sans naïveté de la société pour le profit des possédants bien protégés. Et de l’autre les écologistes et les économistes critiques convaincus que le monde ne peut continuer selon le mode de vie actuel qu’il faut trouver un nouveau vivre ensemble, une joie nouvelle qui tourne la page ancienne de la volonté de puissance des dominants prédateurs et destructeurs vers un monde aux nouvelles convivialités. Des deux côtés ils sont sérieux et doctes, accablés par un surmoi implacable.

Davantage de tango, c’est essentiel pour les générations futures.

Sur la présence conjointe du tango et de lacaniens à Buenos Aires, voir l’article «  » de Benjamin Lévy « Tango Lacan »

Et de Virginia Hasenbalg « Entre l’homme et la femme, le tango »


[1] Sur l’intéressante question de l’écriture de la danse cf. A. Hutchinson Guest Dance Notation, The Process of Recording movement on paper, Dance Books 1984; L. Louppe et al. Dances tracées, Ed. Dis Voir 1991; également N. Bouleau Philosophies des mathématiques et de la modélisation, du chercheur à l’ingénieur, L’Harmattan, 1999, p276 et seq.

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3 réponses à Le tango est structuré comme un langage

  1. Vous ne connaissez pas le journal de PERSONNE ? Impossible de passer à côté du Tango Nietzschéen !!!
    Le tango Nietzschéen
    http://www.lejournaldepersonne.com/2013/06/le-tango-nietzcheen/

    ou sur youtube
    http://www.youtube.com/watch?v=atubXwFn2ng

    • N. Bouleau dit :

      Non en effet, je ne connaissais pas. Merci de m’avoir signalé cette belle vidéo récente et ce site. L’idée est différente, plus risquée et plus ouverte comme toujours au théâtre. Mais c’est très proche de ma remarque : il est vrai qu’on a envie de dire à Nietzsche pourquoi se dédoublement avec Zarathoustra pour quoi ne pas agir toi-même tout simplement ? Les difficultés sont aussi une nourriture. Mais c’est sans doute qu’à son niveau de pensée et d’expression il avait intensément le sentiment que « dire c’est faire » comme diront les pragmatistes.

  2. Mirta Rosa Vazquez de Teitelbaum dit :

    interesante Nicolás . Acabo de escribir un texto para Las Primeras Jornadas de literatura tango y psicoanálisis que tuvieron lugar en agosto en Bs. As.
    Mirta

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