Les marchés financiers « nationalisent » les disparités régionales

madrid 2013Les problèmes économiques de l’Europe, les manifestations en Espagne et les débats suscités par le changement de gouvernement en Grèce sont révélateurs des incohérences de l’organisation du crédit en marché mondial par la titrisation. L’interprétation courante, répétée ad libitum par les médias sous la forme de tables rondes superficielles, détourne l’analyse de la cause profonde des dysfonctionnements qui réside dans le mécanisme même du crédit mis en marché.

L’idée générale qu’on lit et entend le plus souvent est que les Européens créent, par leurs cultures traditionnelles, leurs opinions politiques et leurs usages conservateurs, des obstacles au bon fonctionnement de l’économie en Europe. Ils freinent les réformes qui visent à fluidifier les règles professionnelles, ne comprenant pas les avantages de l’économie européenne dans le libéralisme mondial et, ne voyant pas leur pouvoir d’achat en profiter à cause de la « crise », ils sont attirés par les mouvements politiques souverainistes.
Aussi bien on fait croire que l’application plus libre du fonctionnement des marchés financiers orienterait vers plus d’Europe, moins de viscosité dans les échanges, moins de rigidité dans les règles, et moins de nationalismes.
Je voudrais expliquer qu’il n’en est rien, que les marchés financiers sont largement responsables de la fragilisation européenne, en fait, ils jouent contre l’Europe.

L’Euro a été créé dans le but de palier la faiblesse de la volonté populaire en faveur de l’Europe suivant l’idée que les avantages économiques joueraient à la longue pour modifier les forces politiques. Cette stratégie apparaît explicitement dans le rapport Delors (1989) puis dans le traité de l’union (1993), l’Euro est mis en place en 1999.[1]
A cette époque le marché international du crédit n’était pas encore sous son organisation définitive. Les marchés financiers fonctionnaient avec leurs produits dérivés en ce qui concerne les actions, les matières premières et les devises depuis une vingtaine d’années déjà mais les réflexions sur la titrisation étaient en cours ainsi que la mise au point des dérivés de crédit (credit default swaps, etc.) les rôles des avocats de dossiers, des agences de notation se précisaient progressivement (en tentant de donner un contenu concret aux vues théoriques de Arrow et Debreu sur les marchés de bien contingents).
Les années 2000-2015 ont été celles du nouveau règne du crédit international. Les entreprises et les Etats ont abandonné la vieille manière des obligations principalement domestiques pour emprunter sur les marchés internationaux où les offres étaient abondantes à relativement bas prix. La crise des subprimes de 2007 a incontestablement révélé l’absence de rationalité collective des marchés en auto-référence permanente, mais n’a pas changé le système, on a simplement réparé les principaux dégâts grâce à de l’argent public. Les entreprises et les collectivités locales se sont également endettées sur les marchés. [2]
Le paysage auquel on est arrivé aujourd’hui est connu de tous, je ne m’étends pas. L’Allemagne grâce aux efforts consentis par les syndicats s’est placée au premier rang de la compétitivité dans beaucoup de domaines, et a éliminé les concurrents par le simple jeu du phénomène bien connu en marketing « the winner takes all » (celui qui parvient à des prix plus bas ne prend pas une part du marché mais tout le marché). Aussi bien les anathèmes professés par certains libéraux d’outre-Rhin que les Grecs sont dans la même situation que tous les Européens et n’ont qu’à faire des efforts, sont-ils l’expression pure et simple de rapports de pouvoirs prenant en compte les disparités actuelles.
Seulement aujourd’hui l’état de faits est que les entreprises allemandes aussi bien que celles du Nord de l’Europe trouvent des crédits à des taux bien plus intéressants que celles d’Italie d’Espagne ou de Grèce. De sorte que les investisseurs fuient ces pays du Sud, ainsi qu’une part de la jeunesse la plus mobile, laissant ces pays dans une perspective historique véritablement glauque.

Pourquoi les marchés financiers ne jouent pas de la même façon en zone Euro que vis-à-vis des divers Etats des Etats-Unis ?
On savait depuis longtemps que la monnaie unique supprimerait les outils d’intervention que sont la dévaluation et autres mécanismes de transfert et transformerait les pays concernés en une zone d’échange où un aménagement politique du territoire serait indispensable.
On avait aussi pointé que le cas des Etats-Unis pouvait être différent à cause du déplacement plus aisé des travailleurs. Il est vrai qu’il est fréquent dans le monde académique américain que mari et femme travaillent à des distances d’avion. Alors qu’on voit mal les Européens se déplacer massivement pour suivre le marché de l’emploi compte tenu des cultures et des disparités linguistiques.
Mais l’origine des difficultés européennes ne vient pas seulement des « conservatismes » naturels des habitants mais avant tout des marchés financiers eux-mêmes. En effet comment fonctionnent les marchés, les agences de notations, et la formation des taux des créances ?

Les marchés fonctionnent « à la rumeur ».

L’analyse d’un dossier de prêt se fait selon une approche dont le premier critère est que ça concerne « les Espagnols » ou « les Allemands ». Les entreprises, les collectivités locales, l’Etat d’une même nation sont coloriés de la même couleur, le système discret des notes des agences contribue à cette vision simpliste, les prix des dérivés de crédit reflètent ces lectures.
Derrière ces jugements de risque financier il y a toute l’épaisseur de la philosophie morale et politique : les pays méditerranéens sont peu anglophones, imprégnés de droit romain, l’utilitarisme et le pragmatisme n’y ont pas le degré d’évidence des pays du Nord.

Le paradoxe est que les marchés financiers expriment une vision politique nationaliste
Croire que les marchés organisés dans l’économie de libre échange mondialisée allaient contribuer à une harmonisation équilibrée des dynamiques économiques permettant à tous les talents de se développer selon un aménagement du territoire mondial bien régulé est une grave erreur qui ne tient pas compte du rôle prédominant aujourd’hui du marché international du crédit.
Certes le marché du travail a tendance à favoriser l’emploi des travailleurs des zones les plus pauvres — dans une certaine mesure — mais la fonction de production des entreprises dépend évidemment aussi du coût du capital qui lui repose sur les marchés financiers.
Les marchés financiers, parce qu’ils sont pilotés par les soucis primaires des possesseurs de patrimoine mobilier et des petits épargnants, se fondent sur des jugements a priori de même nature que les opinions géopolitiques à grand traits, et peuvent même inclurent des idées carrément racistes dans la mesure où les bases de ces jugements ne sont jamais révélées. Quant aux agences de notation et aux avocats des dossiers titrisés, ils ne font que le travail de synthétiser les avis moyens.

J’ai déjà insisté souvent sur le fait que les marchés financiers — en raison de leur agitation — empêchaient la transition écologique [3]. Mais nous voyons en Europe un vice de fonctionnement qui vient se superposer à ce grand problème de la volatilité. Exemplifié par le marché du crédit c’est une très mauvaise gouvernance fondée sur une responsabilité dissimulée et, dans les faits, les marchés expriment un vote politique.
Les mécanismes sophistiqués de transfert conditionnel ou autres qui seront mis au point à Bruxelles ne changeront rien au fait que dans l’avenir proche, les marchés, pour les prêts nouveaux, sont « nationalistes ».
Le marché du crédit est devenu un sérieux obstacle à l’économie européenne aujourd’hui.


 

[1] Voir N. Bouleau Martingales et marchés financiers O. Jacob 1998, et sur la titrisation Mathématiques et risques financiers O. Jacob 2009.

[2] Pour les collectivités locales, la décision par des élus au mandat de six ans de souscrire à des emprunts sur la longue durée n’a pas fait l’objet d’un vrai débat. Le processus démocratique a été incontestablement violenté. Il est absurde pour des habitants de continuer à payer pour un stade qui ne sert à rien, décidé par d’autres sous les conseils du Crédit local de France devenu Dexia selon des croyances néo-libérales qui se sont révélées désastreuses.

[3] Voir  » Limits to Growth and Stochastics  » Real World Economics. n 60, 20 June 2012, 92-106, version française « Limites à la croissance et processus aléatoires » Revue ETOPIA n11, p59-85, Août 2012, et sur ce blog Prix mondiaux futurs des ressources épuisables.

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2 réponses à Les marchés financiers « nationalisent » les disparités régionales

  1. N. Bouleau dit :

    Ce mercredi 6 mai 2015, la disparité des taux a encore augmenté :
    le taux d’emprunt à 10 ans de l’Espagne est à 1,780% contre 1,504% lundi sur le marché secondaire, où s’échange la dette déjà émise. Le taux de l’Italie est à 1,807% (contre 1,533%), comme celui du Portugal à 2,392% (contre 2,097%) et surtout celui de la Grèce à 11,125% (contre 10,553%).Le taux d’emprunt de l’Allemagne à 10 ans est encore descendu lundi (0,492%).
    Un système déloyal qui installe des privilèges pour les économies gagnantes.

  2. Qui dit finance dit problèmes et compétition, tant que ce sujet sera à discuter, il n’y aura pas de place pour d’autres sujets moins conséquents.

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