Les motivations professionnelles des enfants brillants.

mere et fils2Les parents, en général, ont à l’esprit que le jeune construit progressivement ses motivations par son histoire personnelle et qu’il faut donc l’encourager tout en évitant de plus en plus les injonctions explicites ou implicites. Ils doivent faire comme s’ils croyaient à une sorte d’existentialisme afin de lui permette l’émancipation relative qu’est l’é-ducation. Mais en même temps ils ne peuvent pas ne pas ressentir la pression forte que lui font subir les médias, les enseignants, ses camarades eux-mêmes influencés qui propagent des goûts et des valeurs, aussi les parents n’ont aucune raison de renoncer à la part d’influence qui leur revient naturellement. La question est de savoir quelle orientation donner à ce schéma des possibles souhaitables qu’ils veulent transmettre.

Or ce n’est pas parce que le surmoi a des caractéristiques autoritaires qu’il repose forcément sur le système des valeurs transmises par le père — au travers de son affection et de sa bienveillance selon un mécanisme que Freud a si bien analysé — bien au contraire la part de l’éthique qui est cautionnée par la mère semble fabriquer un soubassement dont le rôle est fondamental pour ce que construira l’adolescent dans son affirmation de soi. Il s’agit là d’ailleurs sans doute davantage de « l’idéal du moi » que Lacan distingue du surmoi en ce qu’il touche autant aux motivations du connaître qu’à celles de l’agir. L’influence maternelle est souvent moins dite, moins explicitement énoncée, que les règles morales appuyées par le père, et ressemble à cet égard à un climat où les flux sont largement inconscients. L’inconditionnalité de l’amour maternel est le vecteur d’un transfert et d’un contre-transfert qui fait réellement vivre chez le jeune une sorte de poupée mentale maternelle conseillère permanente, induisant certains plaisirs et déplaisirs relatifs à l’estime de soi.

Pour certains ce phénomène est si fondamental qu’il prend une dimension sociale et s’inscrit dans une vision philosophique générale. Ainsi André Gorz écrit-il dans Misères du présent, richesse du possible (Galilée, 1997) « A la différence du conditionnement, de l’endoctrinement et du dressage, l’éducation vise par essence à faire naître chez l’individu la capacité de se prendre en charge de façon autonome, c’est à dire de se faire le sujet de son rapport à soi, au monde et à autrui. Cette capacité ne peut être enseignée, elle doit être suscitée. Elle ne peut naître que par l’attachement affectif de l’enfant ou de l’adolescent à une personne de référence qui lui donne le sentiment qu’il peut être aimé inconditionnellement ».

En ce qui concerne l’attitude maternelle, entre les trois points extrémaux que sont
a) le consentement isotrope tout azimut sans condition — dont on relate maintenant tant de cas avec les enfants tyranniques,
b) la directivité affirmée « tu seras médecin parce que je t’ai fait(e) pour cela »,
c) l’inhibition batesonienne par double contrainte « prends ton indépendance, cesse de m’obéir »,
entre ces extrêmes, il y a la place pour une influence raisonnée qui s’assume dans son poids, dans ses limites et dans ses doutes, et dont le fils ou la fille a besoin pour tenter ses premiers rôles dans le théâtre social.

Mais alors pour les parents et donc la mère en particulier, des visions préalables sont indispensables pour savoir ce qu’est le monde d’aujourd’hui et comment on peut s’y insérer. On est en droit d’espérer la réussite de l’enfant, mais le présent est complexe et l’avenir incertain, il faudrait lui éviter les voies périlleuses, les pièges des retournements d’opinion comme l’histoire en a tant montré, tout en lui ouvrant les possibilités d’avantages matériels, de reconnaissance ou même de gloire.

Les disciplines et les compétences sont très variées mais sont-elles vraiment les critères pour les jeunes confortablement doués ? Certains champs d’activité ont une particularité psychologique particulière qui fait que les jeunes qui s’y engagent semblent tenir leur motivation non pas du maniement des relations et objets de la vie professionnelle quotidienne où ils auraient de la facilité mais d’une référence extérieure au travail et aux responsabilités qu’ils embrassent, relativement cachée et qu’ils sont fiers d’avoir comprise.

Trois domaines apparemment « porteurs »

Comme les parents souhaitent que le jeune s’épanouisse et que la société réponde à ses dons, ils cherchent un lieu où il puisse avoir prise sur le monde, profiter, disons d’un « empowerment » c’est-à-dire de la face créative des responsabilités. Là où les initiatives compteront pour l’avenir. Ceci constitue un premier critère : un domaine d’action qui contribue réellement à changer le monde de demain.

Là le choix reste immense. Mais la sagesse commande de tenir compte des risques. La carrière politique est aléatoire, l’entreprenariat est prestigieux mais si l’on part de rien les start-up sont rares à devenir des empires, les faillites sont monnaie courante, et l’intérêt conceptuel du travail dépend beaucoup du type de produit ou de service élaboré. Si on prend du recul a priori, point de vue qu’adoptent forcément les parents, l’idéal est que le domaine ne soit pas contestable, c’est-à-dire qu’il engendre une innovation où la critique ait peu de prises, c’est le second critère : un domaine que ni l’économie ni l’opinion ne peuvent facilement délégitimer ou négliger.

Se tourner vers ce qui se passe aux Etats-Unis peut aider à anticiper, et là immédiatement le champs de bio-nano-technologies saute aux yeux. Les NBIC y sont largement décrites comme le domaine d’avenir : « A series of scientific conferences and book-length publications predict that nanoscience will have its greatest impact through the convergence of four fields where research progress and engineering applications are expected to be especially significant. These are the so-called NBIC fields of nanotechnology, biotechnology, information technology, and new technologies based on cognitive sciences […] a first sociological reconnaissance of the convergenist movement in science and technology, based on the unity of nature at the nanoscale. »[1] L’informatique est présente par la modélisation et les langages spécialisés, elle est l’outil pour étudier les combinaisons de l’ADN et la synthèse des protéines ainsi que la chimie à échelle nanométrique, et elle pourrait elle-même profiter d’une meilleure maîtrise des assemblages biochimiques si l’engouement pour le « natural computing » se concrétisait. Les sciences cognitives servent dans ce package de relations avec l’heuristique et les motivations.

Passer une part de son temps devant un écran n’est pas forcément le souhait ni le talent de tous les jeunes et pour ceux qui ont une formation plus littéraire ou tournée vers les sciences sociales il est un autre domaine qui satisfait les critères que nous avons mentionnés : le journalisme. Les médias sont en effet l’endroit où la nouveauté du monde est traitée pour être raccordée à ce que le public connaît. Cette opération est la plus fondamentale dans l’Histoire qui se fait. Que se soit au sens hégélien dans le champ des idées ou marxien dans le jeu des forces économiques, la dialectique qui choisit l’être nouveau parmi les candidats éventuels et le transforme en élément du cadre présent dans le vivre ensemble est, à bien des égard, le vrai moteur des changements sur la planète. A quoi il convient d’ajouter que comparée à celle des élus qui ont un mandat et une échéance électorale, la parole du journaliste n’est pas sanctionnée par ceux à qui elle s’adresse que par le jeu très indirect de l’économie de la presse et des médias. Du côté du public vis à vis des politiques qui sont sur la sellette les journalistes adoptent une posture d’incastrabilité dont l’enjeu est évidemment la légitimation permanente de leurs propos.

Mais il est un troisième domaine qui représente aujourd’hui la réussite car c’est celui qui mène vraiment le monde : la finance. L’engouement pour ce champ est extrêmement fort parmi les jeunes qui atteignent les second et troisième cycles à l’université ou les grandes écoles. Aujourd’hui la finance est très mathématique. C’est d’ailleurs cet ésotérisme qui la protège dans une large mesure des jugements rapides énoncés sur la scène politique. Je pense qu’aujourd’hui aucun de nos 577 députés n’a réellement bien compris comment sont gérées les options qui sont commercialisées sur les marchés dérivés. Dans ces conditions rien ne pouvait s’opposer à la mise en place du marché global des créances par la titrisation qui a modifié l’échelle des pouvoirs des institutions économiques et démocratiques. Les mathématiques très savantes qui sont à l’œuvre aujourd’hui en finance y sont venues par le perfectionnement de notions économiques avancées relatives aux marchés en présence d’aléa, le milieu des financiers économistes ayant eu l’habilité de s’emparer de notions mathématiques préexistantes[2]. Elles ont transformé la finance en domaine de pointe, ce qui attire à elle des jeunes doués qui cherchent, c’est compréhensible, à utiliser leurs capacités, et qui sont très encouragés dans cette voie, c’est le point qui m’intéresse ici.

Ces domaines partagent certains traits caractéristiques

Les NBIC et la finance sont souvent abordés en début de carrière sous l’angle de la recherche. Mais ces trois domaines sont intimement liés à l’activité économique. Cela se relie au courant de la « new production of knowledge » qui insiste sur le fait que la connaissance serait aujourd’hui fabriquée avec plus « d’efficience » lorsqu’elle émane des échanges entre plusieurs types d’acteurs chercheurs universitaires, responsables d’entreprise, avocats, spécialistes des médias, etc., ces acteurs étant en situation d’intérêt (dans toute la polysémie de ce terme) vis à vis des thèmes étudiés. La biologie de synthèse et les nano-assemblages intéressent les laboratoires, les réflexions sur le natural computing font progresser le perfectionnement de certains langages informatiques et de certains algorithmes qui intéressent les grandes firmes du web. Même la presse devient un acteur économique en distillant des informations sur les activités et les perspectives d’entreprises dont la valeur boursière se fera aussi sur l’image ressentie par le public.[*]

Juridiquement en permettant de breveter les ADN transformés et même les ADN naturels décryptés, la cour suprême des Etats-Unis a pris une décision qui — par la puissance économique de l’Amérique — engage toute l’humanité dans une direction contestable qui relie la connaissance du vivant au profit économique. Aussi bien la recherche en biologie est susceptible de « rapporter » simplement par un travail de recherche de même nature que le travail universitaire. Le parallèle est frappant avec la finance dans laquelle aujourd’hui les théorèmes permettent d’améliorer le profit. Brevetabilité du vivant et spéculation financière sont deux arraisonnements de la recherche à l’économie libérale, qui l’une et l’autre reviennent à confier à des intérêts particuliers et court-termistes des responsabilités globales sur la nature et sur l’éthique.

Ces domaines ont également une façon particulière d’aborder les méthodes, l’heuristique et la philosophie des sciences, qui entourent toujours les choix par des motivations. Ils sont tous les trois « invasif dans l’éthique ». Je pense que c’est assez évident pour le journalisme, je n’insiste pas. Pour les deux autres il est frappant comme les introductions et des conclusions des articles y fournissent des visions des grands enjeux de l’humanité, du progrès, de ce qui est bien ou inutile, il s’en dégage une sorte de croyance, de foi comme la religion de l’humanité d’Auguste Comte mais en plus pragmatiste, par un ressenti vague de ce qui est « gagnant ». Cela agit directement sur ceux qui entourent la recherche, cadres administratifs, enseignants, gestionnaires des budgets de recherche qui n’ont pas le temps ni le goût de lire autre chose que ces « embrayages ». C’est là qu’on rencontre des expressions telles que « improving human performance », « dynamics of convergence », « ethical, legal and social implications », « communications tools », « education », « policy implications », etc. qui viennent volontairement empiéter sur le système de valeur de l’autre quel qu’il soit, c’est de la science éthiquement invasive. La même chose peut être dite de l’économie financière évidemment.

Parmi les nombreux auteurs qui ont déjà abordé ces phénomènes je citerai Michel Callon dont la distinction « recherche confinée » vs « recherche de plein air » est totalement pertinente, bien sûr pour les biotechnologies, mais aussi pour la finance dont les traders, le nez sur leurs écrans, ne se soucient pas de l’économie qui transporte, qui échange, qui emploie[3]. Justement la « convergence » et la nouvelle production de connaissance sont là pour estomper toutes les distinctions sur lesquelles s’appuie la critique. Egalement l’article de Jean-Pierre Dupuy “Quand les technologies convergeront”[4] qui analyse les conséquences des NBIC en prenant le parti de s’exprimer (conformément à sa philosophie) comme si elles allaient obtenir une totale maîtrise de la nature et de l’homme : « Le problème n’est plus de savoir jusqu’à quel point l’on peut ou l’on doit ‘transgresser’ la nature, le problème, c’est que la notion même de transgression est sur le point de perdre tout son sens. L’homme ne rencontrera jamais plus qu’un monde à l’image de ses propres créations artificielles […] Ce n’est plus seulement en faisant des expériences sur elle, poursuit-il, ce n’est plus seulement en la modélisant, que les hommes connaîtront la nature. C’est en la re-faisant. Mais du coup, ce n’est plus la nature qu’ils connaîtront, mais ce qu’ils auront fait. Ou, plutôt, c’est l’idée même de nature, donc de donnée extérieure à soi, qui apparaîtra dépassée. La distinction même entre connaître et faire perdra, avec les NBIC, tout son sens, de même que celle qui sépare encore aujourd’hui le savant et l’ingénieur ». Ce faisant, Dupuy choisit de ne pas évoquer la complexité prodigieuse de l’épigenèse, et parle comme si on était sur le point d’axiomatiser la biologie, d’algorithmiser la nature, en omettant la vertigineuse inextricabilité de la combinatoire qui fait qu’on a besoin de sens pour avancer. Mais il pointe des menaces tout à fait réelles.

Il s’agit bien de domaines a) qui contribuent à changer réellement le monde de demain, et b) que ni l’économie ni l’opinion ne peuvent facilement délégitimer ou négliger. Ce constat est suffisant pour être la base d’un climat familial implicite. Le relai est pris ensuite par le contexte de l’éducation et ses orientations. Les universités prestigieuses et les grandes écoles en France, en particulier l’Ecole Polytechnique, transmettent avec insistance une pression idéologique sur les jeunes brillants pour les engager dans les voies des NBIC et de la finance. Le recrutement des journalistes est, quant à lui, plus complexe.

Cette affectation professionnelle de l’élite des étudiants est une erreur qui commence à se corriger.

Rappelons que nous sommes entrés dans une nouvelle période avec le rapport du Club de Rome (Meadows et al 1972), le rapport Brundtland et le Sommet de la Terre de Rio (1992). L’homme est en train de détruire le système Terre. Un travail considérable de scientifiques a montré les périls de la biosphère sous l’action de l’homme, le rôle des écosystèmes pour lutter contre la désertification et l’accroissement de l’entropie (dispersion et mélange) aussi leur vulnérabilité devant la diminution des surfaces naturelles, enfin le gaspillage des pays riches fonctionnant sous l’économie de la consommation. Dans un élan quasi universel, la prise de conscience se traduisit par un consensus sur la notion de développement durable avec ses trois piliers social, économique et environnemental. Le rapport Meadows fut actualisé en 2004 confirmant le diagnostic alarmant. Mais les conférences des Nations Unies pour l’Environnement successives se sont avérées plus difficiles que l’on pensait et celle de Copenhague sur le climat (2009) obligea à une prise de conscience plus grave encore : le jeu des intérêts divergents qui fait que l’économie libérale prend mal en compte les biens communs dans chaque pays entraîne une situation de blocage complet au niveau international dans la compétition du néolibéralisme mondial. La notion de développement durable apparaît à bien des égards ambiguë et on découvre que l’énergie est le moteur principal de l’économie de sorte que tout le monde a intérêt à en consommer le plus possible pour se développer et se trouver lors des négociations futures dans une position plus forte.[5]

Il y a donc un problème de gouvernance. Des philosophes et de grands scientifiques ont insisté sur cet aveuglement. Heidegger, Ellul, Gabor, Beck, Jonas, à propos des ressources et de la technique qui vont au gré du profit, sans se préoccuper des forêts, du climat, de la biodiversité, Gorz, Commoner, Georgescu-Roegen, Daly, Dupuy, Jackson, ont pointé les responsabilités du capitalisme en tant que système mal adapté à cette nouvelle ère appelée anthropocène.

Les jeunes brillants doivent faire quelque chose, l’humanité compte sur eux.

Ce type d’argument est important, il contribue à faire bouger les lignes mais lentement, le capitalisme, avec ses nombreux méta-outils que sont le bench marking, l’analyse coût-bénéfice, l’économie de la connaissance, parvient à s’immuniser contre les propos alarmistes en semant des doutes sur les limites et en se servant de perfectionnements des techniques pour adoucir les efforts contribuant du même coup à accroître les inégalités.

Je voudrais ici apporter un autre argument dans le registre psychologique par lequel nous avions commencé.

Si je considère les questions suivantes : – Comment concevoir des systèmes de gestion économique des déchets (domestiques, industriels, nucléaires) qui puissent permettre le plus de recyclage et le moins d’espace condamné ? – Comment construire et entretenir des indicateurs sur l’état de l’environnement qui fasse que les agents économiques puissent lire les effets de leurs décisions compte tenu de ce que l’agitation des marchés financiers actuellement efface les tendances des prix ? – Comment organiser la coopération internationale pour l’éducation de sorte que la population mondiale soit limitée autrement que par la misère et les massacres ? – Est-il possible de réduire le rôle de création monétaire des banques pour donner à l’Etat des moyens d’orienter l’économie vers le renouvelable et le long terme ? – Quelles sont les connaissances qui ne profitent pas au capitalisme, doit-on tenir compte des capabilités (Amartya Sen) pour orienter la recherche ? – Les biens communs peuvent-ils être « soignés » par une économie de contrats (Helen Ostrom) ? – Est-il possible de réorienter l’économie vers le respect de la biosphère de sorte que cette réorientation soit une dynamique auto-réalisatrice ?

Ces questions, et d’autres, sont beaucoup plus difficiles que de perfectionner la gestion en delta neutre d’un portefeuille d’options ou d’insérer tel ou tel segment de bases dans un ADN pour voir ce que ça fait. Elles sont le questionnement majeur de notre époque.

Il n’y a que le très difficile qui est vraiment excitant, ce qui semble impossible. La part qu’on en prend n’est pas un préalable.

Il ne s’agit pas ici de sublimation. Non plus de la « aufhebung » de Hegel reprise par Freud pour évoquer le méta-discours utilisé par le rêveur qui nie son refoulé. Celui qui dit : « J’ai vu dans mon rêve telle personne. Vous vous demandez qui ça peut être. Ce n’était certainement pas ma mère » on peut être sûr que c’est bien elle. Selon Jean Hyppolite Freud nous dit : « La dénégation est une Aufhebung du refoulement, mais non pour autant une acceptation du refoulé ».

En ce qui concerne la prise en compte de la globalité des effets de l’humain sur la biosphère les penseurs ont eu souvent tendance à la sublimation, Edgar Morin compare notre époque à la chrysalide qui se changera en papillon, Jean-Pierre Dupuy pense « la continuation de l’expérience humaine comme résultant de la négation d’une autodestruction […] avec l’espoir que cet avenir […] bien qu’inéluctable n’ait pas lieu »[6], etc. Alors que d’un autre côté les associatifs, les ONG, les altermondialistes, agissent concrètement, de plus en plus nombreux, en se protégeant de la récupération capitaliste par l’insaisissable absence de doctrine unifiée.

Ce dont nous parlons ressemble à la sublimation, s’accompagne éventuellement d’elle, mais il s’agit ici de quelque chose de plus fort, de conscient. C’est l’effort-plaisir-effroi de se changer vers autre chose. C’est du registre du transport de l’amour vers une autre femme que la mère, vers un autre homme que le père, ce qui va changer aussi l’actif et le passif de l’amour, la routine et la signification des indices.

Les jeunes brillants, ce seront eux plus tard qui feront une thèse, parce que la thèse est le repère qui situe l’autonomie dans la fabrication de connaissance dans tous les pays. Et jusque là ils n’auront pas eu le temps de voir le monde, si ce n’est à travers les outils de laboratoire. Après la soutenance est le temps de la prise en compte de la réalité du monde, post-doc, stage, ONG, les gens qui cherchent — hors des voies royales du capitalisme — sont très nombreux, dans des réseaux, et des structures variées, ce sont eux les vrais « chercheurs ». Les revues de rang A, c’est la carotte et le bâton, ça n’existait pas durant les siècles qui ont fait la civilisation. Comme dit Stephen Emmott : « We’re spending 8 billion euros at CERN to discover evidence particle called the Higgs-Boson, which may or may not eventually explain mass and provide a partial thumbs up for the Standard Model of particle physics. At CERN’s physicists are keen to tell us it is the biggest, most important experiment on Earth. It isn’t. The biggest and most important experiment on Earth is the one we’re all conducting, right now, on earth itself. »[7]

Une enquête commandée en août 2013 par l’Institut Montaigne disponible en ligne a interrogé un millier d’étudiants de neuf grandes écoles (Centrale, Ponts, Insa-Lyon, X, Télécom, Escp, Essec, Ens Cachan, Sciences-Po) : 79% d’entre eux envisagent leur premier emploi à l’étranger, 32% de ceux-ci aux Etats-Unis, et 23% au Royaume Uni. Les critères de choix pour « être heureux au travail » qui sont jugés importants par plus de la moitié des interrogés sont exercer un métier intéressant (87%), pouvoir évoluer dans sa carrière (67%), disposer d’un bon équilibre entre vie professionnelle et vie privée (65%), se sentir utile à la société (51%).
A noter cependant que pour la catégorie des étudiants des écoles en sciences sociales ou Ens ce dernier critère est de 61% mais que 45% seulement des étudiants des écoles d’ingénieurs et de commerce considèrent que se rendre utile à la société est un critère important.
Il y a un très fort conformisme dans les comportements révélés par cette enquête. Il est le résultat d’une pression énorme faite par le système de ranking sur les établissements pour « s’internationaliser » qui se répercute sur l’information donnée aux étudiants par l’encadrement de ces grandes écoles.
Un point essentiel serait de connaître la proportion de ces jeunes qui retournent en France après un premier poste à l’étranger et celle des étudiants étrangers formés en France qui ne restent pas en France. Ces formations étant les plus couteuses de France par étudiant, il est évident qu’il y a un problème strictement comptable si beaucoup partent définitivement à l’étranger et qu’en plus les étudiants étrangers ne restent pas. Si ce double déséquilibre était avéré, selon la logique libérale cela voudrait dire que la pression augmente pour que l’argent public soit retiré de ces formations.


[1] Bainbridge W., Technological Convergence from the Nanoscale Springer Handbook of Nanotechnology, 2007
[2] Voir pour les détails mon ouvrage Mathématiques et risques financiers, Odile Jacob 2009
[*] Pour les liens entre les acteurs de la presse et les décideurs économiques dans la société française d’aujourd’hui voir les interventions de Frédéric Lordon et de Jean Gadrey dans le film récent Les nouveaux chiens de garde
[3] M. Callon, P. Lascoumes, Y. Barthe, Agir dans un monde incertain, essai sur la démocratie technique, Seuil 2001
[4] revue du MAUSS n°23(2004)
[5] Cf « Un, deux, trois, soleil » Esprit déc. 2009,  p85-104
[6] J.-P. Dupuy Pour un catastrophisme éclairé, quand l’impossible est certain  Seuil 2002
[7] 10 Billion Penguin 2013.
Ce contenu a été publié dans Economie, Psychanalyse, avec comme mot(s)-clé(s) , , , , , , , , , , , , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Une réponse à Les motivations professionnelles des enfants brillants.

  1. Benoit dit :

    bonsoir
    bravo et merci pour ces articles toujours passionnants à lire, qui stimulent la réflexion
    une citation à retenir « Il n’y a que le très difficile qui est vraiment excitant, ce qui semble impossible. La part qu’on en prend n’est pas un préalable. » et l’impression de se retrouver beaucoup dans ce que vous écrivez

    Benoit

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *