Marx polémiste

marx2Avec une assurance décomplexée certains jeunes et post-soixante-huitards consacrent leur énergie à défendre en toute sincérité des valeurs qui se trouvent être celles des dominants. On lit de moins en moins Marx. Son héritage politique ayant conduit à des extrêmes insupportables, on n’ouvre plus ses livres, comme s’il s’était trompé de A à Z. Pourtant, avec sa sagacité acerbe, Marx reste tout à fait actuel et, si les problèmes ont changé, son analyse critique reste un exemple de lucidité pour penser bien des enjeux contemporains.
Au 19ème siècle, les rapports que les divers courants du socialisme ont entretenu avec l’anticléricalisme, avec l’idée de substituer une forme de fraternité à la foi religieuse, ou avec celle de la science comme vrai support d’un avenir radieux, sont plus nuancés que la vision binaire dont le monde contemporain a généralement gardé l’image[1]. Parmi ces doctrines sociales et philosophiques, Marx se positionne sans aucun appel à la morale, ni à l’empathie ou à ce qui pourrait amorcer une grille du bien et du mal. Comme son adversaire le capitalisme, il est amoral. Et dans son pamphlet contre Proudhon c’est sans ménagement qu’il dénigre les vues bienpensantes :

Vient ensuite [après les romantiques] l’école humanitaire, qui prend à cœur le mauvais côté des rapports de production actuels. Celle-ci cherche, par acquis de conscience, à pallier tant soit peu les contrastes réels; elle déplore sincèrement la détresse du prolétariat, la concurrence effrénée des bourgeois entre eux-mêmes; elle conseille aux ouvriers d’être sobres de bien travailler et de faire peu d’enfants; elle recommande aux bourgeois de mettre dans leur production une ardeur réfléchie. […]
   L’école philanthrope est l’école humanitaire perfectionnée. Elle nie la nécessité de l’antagonisme; elle veut faire de tous les hommes des bourgeois; elle veut réaliser la théorie en tant qu’elle se distingue de la pratique et qu’elle ne renferme pas d’antagonisme. […] Les philanthropes veulent donc conserver les catégories qui expriment les rapports bourgeois, sans avoir l’antagonisme qui les constitue et qui en est inséparable. Ils s’imaginent combattre sérieusement la pratique bourgeoise, et ils sont plus bourgeois que les autres.
   De même que les économistes sont les représentants scientifiques de la classe bourgeoise, de même les socialistes et les communistes sont les théoriciens de la classe prolétaire. […] Mais à mesure que l’histoire marche et qu’avec elle la lutte du prolétariat se dessine plus nettement, ils [les communistes] n’ont qu’à se rendre compte de ce qui se passe devant leurs yeux et de s’en faire l’organe. Tant qu’ils cherchent la science et ne font que des systèmes, tant qu’ils sont au début de la lutte, ils ne voient dans la misère que la misère, sans y voir le côté révolutionnaire, subversif, qui renversera la société ancienne. Dès ce moment la science produite par le mouvement historique, et s’y associant en pleine connaissance de cause, a cessé d’être doctrinaire, elle est devenue révolutionnaire. [2]

Je renvois au texte lui-même qui est d’une force peu commune. D’où lui vient cette solidité, quelle est son socle dans cette polémique ?
Marx est post-moderne. Ainsi qu’il le proclame dans la onzième thèse sur Feuerbach que nous avons mis en exergue de ce billet. Il est très significatif à cet égard qu’il s’en prenne à Feuerbach matérialiste comme lui. C’est que Feuerbach est un matérialiste plat, dont le propos incrédule se limite à des constats, c’est stérile. Marx ajoute la dynamique. La posture n’est plus d’observation mais d’action. Marx se démarque d’une connaissance scientifique qui ne servirait qu’à agir sur la nature (Bacon). La problématique du discours n’est plus la même, il s’agit de changer le monde y compris la société. Du coup les autres discours se trouvent déplacés et ré-inscrits dans leur influence — non consciente mais réelle — sur le monde.
Marx eût certainement été en faveur de la biologie de synthèse et des anthropotechniques si elles avaient existé (peut-être peut-on y voir une des raisons pour lesquelles la Chine s’y lance sans scrupule en développant des virus génétiquement modifiés comme insecticides).
Il cultive un entre-deux explicite, entre une position d’observateur neutre donc scientifiquement inexpugnable et un engagement militant pour une cause précise. En particulier dans cette expression splendide : « ils n’ont qu’à se rendre compte de ce qui se passe devant leurs yeux et de s’en faire l’organe », où apparaît en germe toute l’ambivalence historique du parti communiste. En fait, il y a un choix éthique fort au centre de l’analyse économique proposée dans le Capital. Marx considère qu’il est injuste de soustraire à l’ouvrier la plus-value de son travail et il est inévitable que, tôt ou tard, cela mène à une catastrophe économique du monde, il est donc indispensable d’organiser l’économie de façon telle qu’une répartition juste du salaire de l’ouvrier ait lieu. Mais cet humanisme Marx veut le dissimuler, on pourrait dire qu’il est refoulé, dans une argumentation économique montrant l’effondrement nécessaire du capitalisme et cachant autant que possible les valeurs qui soutiennent cette interprétation.

Il est hors de question de transposer sans réexamen les thèses de Marx sur l’école humanitaire, sur l’école philanthrope, sur les économistes, dans le monde contemporain. Encore qu’en ce qui concerne les économistes aujourd’hui, les théoriciens du libéralisme main stream semblent de plus en plus assumer au grand jour leur position partisane.
Cependant le dépassement du modernisme ne peut plus se faire aujourd’hui d’une façon aussi univoque que le pensait Marx. L’époque est différente. L’environnement et la finitude de la planète se sont imposés comme une préoccupation majeure. C’est sûrement le point fondamental qui modifie complètement le référentiel.
Il y a aussi des compréhensions nouvelles qui sont apparues depuis Marx et qui touchent aux ressorts primitifs de la politique. J’en citerai trois ici :

– La découverte par Freud de l’importance du surmoi et sa dimension sociale. Le partage du surmoi est un facteur essentiel de la formation des groupes de conviction. Ressentir chez l’autre le même « vouloir bien faire » que ce que l’amour bienveillant de nos parents a configuré en notre inconscient établit des liens forts, précisément parce qu’ils s’ancrent dans la famille et le passé culturel[4]. Aussi bien le concept de classe sociale se disloque à travers la grille des communautés autrement plus complexe et diverse que les anciennes catégories de classes grosso modo hiérarchiques. Et surtout ces appartenances ne sont plus imposées de l’extérieur par les conditions économiques mais ressenties comme un ensemble de valeurs constituant l’être véritable de l’individu. Ce n’est pas une révolution qui peut changer cet état des lieux mais une lente évolution dans le registre de la prise de conscience mêlée de désenchantement, de pragmatisme et de tolérance…[5]

– La double contrainte pointée par Gregory Bateson a également sa dimension politique. Rappelons que ce concept a été tiré d’observations anthropologiques dans l’île de Bali sur le comportement des mères vis à vis de leur enfant. La double contrainte est une injonction contradictoire, énoncée par un être cher, dans des circonstances qui la rendent irréalisable. Typiquement c’est la mère possessive qui dit à son fils immature : « mais enfin prend ton indépendance, cesse de m’obéir ». Elle a des effets paralysants. Pour en sortir il faut en prendre conscience. Le courant de l’Ecole de Palo Alto a développé des thérapies collectives tenant compte de ce concept qui opère aussi bien lorsque les valeurs d’un groupe et son épanouissement se trouvent en contradiction. Un exemple se trouve dans les luttes syndicales, lorsque le patron menace de délocaliser, la base dit au syndicat « défend nous sans trop nous défendre ». Un autre exemple actuel typique est la situation des chrétiens qui d’une part prônent une conception universelle de l’amour du prochain d’autre part voient affluer des migrants qui ne partagent pas cet universalisme et même le considèrent comme une posture.

– La résilience au sens de Boris Cyrulnik, c’est-à-dire l’apparition d’un ressort vital insoupçonné provoqué par une épreuve sévère. Il est certain que ce phénomène n’apparaît pas seulement comme ressource de la psyché individuelle mais revêt une forme collective si une solidarité signifiante permet le partage. Cyrulnik s’appuie sur le cas des survivants des camps de concentration. On cite également les Arméniens, les Congolais et d’autres victimes de génocide. Mais l’analyse des cas historiques pertinents est délicate. Par exemple justement on pourrait difficilement ramener à ce schème la vision marxiste que les prolétaires se retournent nécessairement contre un destin imposé par le capitalisme par une prise de conscience de classe. Marx pense plutôt que le travail, le chômage et la misère affaiblissent objectivement les pauvres.

En effet, pour revenir à Marx, la dynamique qu’il ajoute au matérialisme se construit grâce à une interprétation de la science économique, celle des classiques avant la mise au point du corpus néoclassique de Walras et Jevons. C’est donc bien à travers une action sur la connaissance que son post-modernisme opère. D’où la place cruciale de l’épistémologie pour la philosophie politique.
Au début des années 1960 Georges Pompidou écrivait « Nous sommes à une époque où la bougeoisie découvre Marx »[3]. En ce début de 21ème siècle il faudrait plutôt dire « Nous sommes à une période où la bourgeoisie oublie Marx ».
Je signale à ce propos qu’à nouveau des intellectuels américains s’intéressent au marxisme (cf. Ivan Ascher Portfolio Society, On the Capitalist Mode of Prediction MIT press 2016).

[1] Cf. M. Angenot Les grands récits militants des XIXe et XXe siècles, religions de l’humanité et sciences de l’histoire, L’Harmattan 2000.
[2] Misère de la philosophie (1847) Chap II La méthode. Septième et dernière observation.
[3] Antologie de la poésie française, Hachette 1961.
[4] Cet effet joue particulièrement lorsqu’il s’agit d’interpréter des faits relatés par un autre qui ne les a pas vécus lui-même. Ainsi que le note Gilles Deleuze dans Mille plateaux « Le langage ne se contente pas d’aller d’un premier vers un second, de quelqu’un qui a vu à quelqu’un qui n’a pas vu mais nécessairement d’un second à un troisième, ni l’un ni l’autre n’ayant vu. C’est en ce sens que le langage est transmission du mot fonctionnant comme mot d’ordre et non communication d’un signe comme information. »
[5] Cette lente évolution nécessaire est une immense difficulté politique. Raymond Aron y insiste « Il est plus facile de guérir les psychoses et les névroses individuelles que les entrainements collectifs. On calme plus facilement un anxieux que le peuple allemand tout entier […] Lorsqu’on est en présence de phénomènes passionnels dans un groupe donné, en 1958, il est difficile non pas seulement pour l’homme d’Etat de savoir quoi faire, mais pour le savant de dire ce qu’il faudrait faire. » (« Progrès technique, progrès économique, progrès social » (1962) Revue de synthèse LXXXIII 89-103)

Ce contenu a été publié dans Economie, Philosophie, Psychanalyse, avec comme mot(s)-clé(s) , , , , , , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *