Nous avons besoin de dépasser à la fois la science « conquérante » et la science « spectatrice »

conquerante Degas3Une des questions que j’aborde ici est la suivante : supposant que dans quelques décennies l’océan soit devenu un cloaque et qu’une bonne part de l’humanité vive dans les détritus, les économistes continueront-ils à dire qu’il y eut toujours des inégalités, que leur science est celle de la répartition des richesses et qu’ils ne sont pour rien dans ce qui est advenu…

Sommaire

I. Le positivisme aujourd’hui
Nietzsche et la connaissance; le chercheur observateur; la croissance; positivisme et scepticisme se renforcent mutuellement.
II. La science positive est une religion, Grothendieck avait raison
La religion de l’humanité. L’idée de Comte de fonder la société sur la science; le problème du lien social. Un grand savant typique. Jean Perrin; le bonheur grâce aux savants; irénisme naïf avant la guerre. Grothendieck avait vu juste. 1974 deux ans après le 1er rapport du Club de Rome, dénonciation du scientisme comme religion; pourquoi il n’a pas été entendu. La croyance à la providence de la nature. Les inégalités en mathématiques comme exemple du rôle du contexte; essayer pour voir; résilience providentielle de la nature. Le climato-scepticisme et les faiseurs de doute. La sociologie des sciences piégée par le climato-scepticisme; retour au positivisme; l’envie de progrès bafouée chez les néo-sceptiques.
III. La connaissance n’est pas faite que de « lois »
Le principe d’induction. Importance et insuffisance de l’induction exprimée par des lois ou des théories. Au delà du positivisme. Le concept d’abduction en un sens élargi; son importance pour la connaissance Agnosticisme dans la science, qu’est-ce que cela signifie vraiment ? Avant même le Club de Rome et Grothendieck, l’athéisme cognitif de Lacan.
IV. Nous avons besoin d’une science qui interprète les éventuels.
Une autre loi des trois états de la connaissance. Une nouvelle mission confiée à la connaissance.

I. Le positivisme aujourd’hui
L’économie n’est pas la seule discipline où cette question se pose. Nous sommes entrés dans une période où l’impact de l’espèce humaine bouleverse les lieux de vie à un degré jamais atteint, et néanmoins la fabrication de connaissance repose toujours sur des projections issues des philosophies de conquête de la nature du début du 17ème siècle ou de formulation de lois naturelles et sociales du 19ème siècle.
La connaissance n’est pas un enregistrement comme peut en faire un fonctionnaire à un guichet. On le sait depuis longtemps. La physique quantique nous dit que l’expérience perturbe le système mesuré et selon le célèbre mot de Niels Bohr «nous sommes à la fois spectateurs et acteurs dans le grand drame de l’existence». Mais déjà Nietzsche avait bien vu ce point. « La plus grande fable que l’on ait inventée est celle de la connaissance, écrit-il. On voudrait savoir comment sont faites les choses en soi : or, il n’y a pas de chose en soi. A supposer même qu’il y eût un “en soi”, un absolu, pour cette raison même il ne saurait être connu. L’inconditionné ne peut être connu ; sans quoi il ne serait plus inconditionné. Connaître, c’est toujours “entrer en relation avec quelque chose” et lorsqu’il ajoute « Le philosophe de la connaissance souhaite que ce qu’il cherche à connaître ne le concerne en rien et ne concerne personne non plus ; cela donne une première contradiction entre la volonté de connaître et le désir de n’y avoir aucun intérêt (car dans ce cas, à quoi bon connaître ?), et une seconde contradiction, car ce qui ne touche personne n’existe pas, ne peut donc être connu. Connaître c’est “se mettre en relation avec une chose”, se sentir déterminé par elle et la déterminer en retour » [1], il se pourrait bien que le « philosophe de la connaissance » que Nietzsche avait en tête fût Auguste Comte.
Car la position minimaliste que Comte désigne du nom de positivisme est surtout une négation, une scotomisation de tout ce qui fait le cadre, l’origine, le social, le culturel de l’initiative que prend le chercheur pour « faire » de la connaissance.
C’est une évidence forte aujourd’hui que la connaissance perturbe le monde de façon majeure, à travers la technique, l’innovation, et qu’elle va vers des questions choisies par des volontés explicites. Il n’est que de penser à la pression qui est faite sur l’orientation des jeunes chercheurs par les forces économiques et sur les moins jeunes par le ranking et le financement des programmes de recherche [2].
Or un très grand nombre de chercheurs, la majorité à mon avis, restent dans cette attitude — héritée du positivisme — de l’observateur innocent. Leur travail fait avancer une certaine organisation sociale, mais leur contribution n’y est pour rien puisqu’ils ne font qu’être spectateurs du monde dans son évolution.
La stabilité vient de ce que, d’un autre côté, les dirigeants économiques et politiques sont imprégnés de références au progrès et à la croissance qui s’appuient sur la communauté scientifique pensée comme ressource. Le terme de croissance, espérée, bientôt retrouvée, est répété comme par un moulin à prières, tant dans les grands pays en développement que dans les pays riches. [3]
On ne peut manquer d’être frappé par la tournure que prennent maintenant beaucoup d’études sur les questions climatiques ou de transition écologique. On dit que les scientifiques ne sont pas écoutés, mais en fait ils ne disent pas grand-chose. Pour la plupart ils sont spectateurs : pas d’engagement, ils travaillent maintenant sur l’adaptation. [4]
Leur position repose toujours sur cette sorte d’esquive par laquelle ils ne sont pour rien dans ce qui se passe. Le raisonnement est à peu près le suivant : nous avons dit l’effet calorique du gaz carbonique dans l’atmosphère, les hommes politiques n’ont rien fait, les constantes de temps font que tout est joué pour trente ans, donc notre travail est de décrire plus précisément ce qui va advenir dans les prochaines années selon les endroits…

Un nouveau mode de pensée plus large et plus exigent est indispensable. On ne peut en rester à la lutte entre d’un côté les positivistes innocents et d’un autre côté les faiseurs de doute et les climato-sceptiques.
Il faut bien voir un point : ce n’est pas parce que beaucoup de climato-sceptiques sont de vrais mercenaires scientifiques rémunérés pour semer le doute poussés par les avantages économiques de firmes liées au pétrole ou à ses transformations, ou des tricheurs qui adoptent des postures pour faire parler d’eux, que le positivisme se trouve justifié pour autant.
En fait, positivisme et scepticisme se renforcent mutuellement : quoi de plus facile que de déstabiliser celui qui pense que la science est l’expression d’un consensus social absolu et inéluctable en lui montrant à l’évidence une dissension dans la communauté scientifique, l’effet est assuré, et le succès de ces fabricants de flou, particulièrement dans les milieux républicains aux Etats Unis et dans une certaine droite européenne, incite beaucoup de scientifiques à se replier vers un strict positivisme qui fait des mesures pour mieux cerner les grandeurs en litige, grandeurs qui sont, comme par hasard, surtout celles qui influencent le PIB, c’est-à-dire jouent sur la croissance au sens de la rentabilité économique [5].

II. La science positive est une religion, Grothendieck avait raison

La religion de l’humanité
Si la philosophie positive part de la loi des trois états de l’humanité — d’abord théologique, puis métaphysique et enfin positif — elle n’en reste pas moins préoccupée par sa propre insertion dans le monde. Quelle est son ambition à cet égard ?
Alors que chez Marx le communisme et le matérialisme dialectique entendent transformer le monde en agissant sur les rapports de force avec les bourgeois et les capitalistes pour la possession des biens de production par les ouvriers, l’idée de Comte est que le seul moyen de construire les règles sociales de façon solide est de les fonder sur la science parce que c’est la seule chose sur laquelle il y a consensus.
aParis1Payenne-chapelle-humaniteC’est une idée qu’il n’est pas le seul à avoir, le 19ème siècle est le siècle des « grands récits sociaux »: le communisme, les différents socialismes, (Proudhon, etc.), le fouriérisme (de Charles Fourier) et les théories sociales de Saint-Simon, de Pierre Leroux, de Colins, de Godin (le familistère Godin à Guise). La plupart de ces courants, et en particulier le saint-simonisme, s’appuient sur la science. Tous — et aussi le positivisme —, partagent trois constats
– Les religions sont sur le déclin, elles vont disparaître,
– Le socialisme doit s’appuyer sur la science,
– Le progrès va balayer toutes les vieilles croyances et apporter un monde meilleur.
Mais aussi la plupart de ces « hommes de progrès » se posent une question qui les inquiète : Que va-t-il advenir du lien social s’il n’y a plus de religion ? Les gens vont se comporter en égoïstes sans compassion ni altruisme, la société va se disloquer et l’incompréhension mutuelle augmentant on risque la barbarie. « La société ne peut être un assemblage d’êtres humains, ennemis naturels les uns des autres sans cesse occupés à se nuire mutuellement » écrit Lamennais. C’était la question politique que posaient ces penseurs de la société future: par quoi remplacerez-vous les croyances que vous voulez supprimer ? Et la réponse chez tous — y compris les communistes — était « par la croyance au progrès, à la liberté, à la justice ».
9-culteComte est conscient de ce problème. Il veut organiser la société sur la science, mais il sait bien que la science, le peuple ne la comprend pas, alors il a l’idée de fonder une religion laïque, sans dieu, qui reprend un peu la religion des saint-simoniens et s’appuie sur la science et l’idée de progrès. Et, pour lui alors, la chose la plus haute à vénérer est l’humanité. Les saints de la religion de l’humanité sont tous les sages, y compris les prophètes, les savants, les législateurs.michelet001
Le monde n’est pas du tout le même qu’aujourd’hui, pour Comte l’humanité est conduite par la sagesse des savants et le progrès scientifique, elle n’est pas cette machine emballée et malthusienne qui produit 230000 humains supplémentaires chaque jour sans les accueillir.

Un grand savant typique
Pour illustrer comment cela a été vécu par les scientifiques, prenons un savant incontesté Jean Perrin, prix Nobel de physique en 1926. Il fut le premier à fournir une valeur expérimentale du nombre d’Avogadro. Il est aussi célèbre par ses livres Les atomes (1913, 1935, 1948), Les éléments de la physique 1929 qui ont motivé nombre de jeunes chercheurs. Perrin justement, nous fait mieux comprendre ce qu’est le positivisme.
Lorsqu’il prend du recul sur son activité de physicien et considère l’avenir de l’humanité et le rôle de la science, Perrin adopte un positivisme sentimental pour lequel il plaide avec toutes les forces de sa spontanéité.
« Notre but, écrit-il en 1933, est de faciliter et de multiplier cette découverte qui constitue le seul moyen pour l’humanité de dépasser ses vieux rêves, dans la puissance et dans la liberté, dans l’art et dans la beauté, dans la fraternité. C’est là notre espérance et notre idéal. Au sens le plus élevé du terme, c’est notre religion… » [6]
Devant les inquiétudes de certains intellectuels (pensons par exemple à Paul Valéry La crise de l’esprit 1919) il développe une argumentation très simple :
« Certes, il est vrai que tout moyen d’action nouveau peut servir indifféremment au mal et au bien »
mais cela a toujours été le cas et n’a pas empêché la civilisation de se développer alors même qu’elle fut souvent menacée de périls graves : « Pourtant le danger reste grand s’il s’agit de luttes entre peuples et, malgré que pour la première fois dans l’Histoire humaine la plupart des grandes nations s’appliquent de concert à empêcher le recours à la Guerre, en même temps qu’à préparer, à organiser, le règne en définitive inévitable de la Paix mondiale [7], il se peut encore que de graves et terribles conflits surgissent, qui entraînent pour certains pays des épreuves affreuses, et une régression générale de l’état social. Mais l’Humanité courut bien d’autres risques lorsque la civilisation tenait en quelques centaines d’hommes et pouvait disparaître avec eux pour de longues périodes, comme du reste il peut bien être arrivé dans les temps, antérieurs au langage écrit, dont l’histoire nous reste inconnue ».
Ce texte est écrit en 1933. Indépendamment de l’inconscience, malheureusement largement répandue, sur la montée du nazisme, on notera la logique vitaliste qui admet que le fait qu’elle a encouru bien des risques renforce l’Humanité contre les risques futurs. Jean Perrin poursuit par cette phrase comme de bon sens : « Aujourd’hui, c’est par millions, répartis sur toute la Planète, qu’il faut compter les hommes capables de sauver les trésors de notre science, et leur extermination totale n’est plus concevable ».
Le fond de la pensée de Perrin, socialiste, mais d’abord scientifique, est donc que ce ne serait pas si grave si une bonne part de l’humanité venait à disparaître tant que des hommes capables de poursuivre l’aventure scientifique parviendraient à survivre.
Mais le point que je veux souligner ici est que ce grand physicien, qui a toujours été à l’écoute des travaux de ses collègues, est incapable d’imaginer ce que la science est sur le point d’enfanter en approfondissant la connaissance des atomes dont il a contribué à établir la réalité. A soixante-trois ans, en pleine possession de ses moyens, Jean Perrin semble totalement inconscient de l’éventualité d’une évolution qui débouchera, neuf années plus tard en 1942, sur le démarrage du projet Manhattan, suivant la menace d’un programme d’armement similaire en Allemagne (cf. la lettre d’Einstein au président Roosevelt d’août 1939). Son imagination créatrice, s’en tient à des propos apologétiques :
« Et tous les progrès que nous avons dits ont leur origine dans le travail créateur de quelques douzaines d’hommes qui, sans paraître au reste en avoir conscience, auront lancé l’humanité dans l’Aventure merveilleuse dont, sans doute, nous n’avons encore vu que le commencement ».
Evidemment Perrin est bien éloigné des préoccupations environnementales et des inquiétudes liées au développement technique, sa philosophie est issue directement de sa pratique scientifique, elle est véritablement une philosophie spontanée de savant. Fondamentalement positiviste elle débouche sur un eugénisme naïf et ingénu :
« Rapidement, peut-être en quelques décades, si nous consentons le léger sacrifice nécessaire, les hommes, libérés par la Science, vivront joyeux et sains, développés jusqu’aux limites de ce que peut donner leur cerveau, limites qu’ils sont loin d’avoir atteintes. D’un mot évocateur ce sera donc l’Eden, l’Eden qu’il faut situer dans l’avenir au lieu de l’imaginer en un passé qui fut misérable, l’Eden qui ne sera pas immobile et figé, mais évoluera indéfiniment, dans une Vie de plus en plus intense. Cela, même si le fond héréditaire de l’espèce humaine reste invariable, même si le cerveau de nos fils ne devient pas supérieur à celui d’un contemporain de Périclès, et du seul fait que se développeront en leur plénitude toutes les possibilités de ce cerveau qu’une mutation singulière créa beaucoup plus vaste qu’il n’est nécessaire à notre vie purement animale, et dont nous n’avons pas fini de découvrir les richesses inutilisées. Avant que ces jours soient venus, dès le temps présent encore trouble et douloureux, les aspirations des hommes les meilleurs peuvent trouver en cette Nouvelle Espérance l’apaisement et la consolation. Et, au delà encore, nous entrevoyons enfin l’Age où l’Homme, « connaissant le Bien et le Mal », saurait favoriser l’effort inconscient de la Force vitale, en ouvrant devant « les Déesses impassibles qui attendent inlassablement les hasards favorables », telle ou telle des barrières qui retardaient l’apparition de formes vivantes de plus en plus hautes ».
Ce qui frappe c’est la disproportion entre l’œuvre immense d’analyse et de finesse dans le champ scientifique et la vue courte et angélique en matière philosophique et politique. Comme si le savant était capable en physique de tenir compte de toutes les surprises que le réel venait à produire, mais incapable de penser l’éventuel en matières politique, sociale et environnementale, et notamment les conséquences de la science et de la technique.

Grothendieck avait vu juste
C’est dans les deux ans qui suivirent la parution du premier rapport du Club de Rome qu’Alexandre Grothendieck prit position de façon tranchée contre l’institution scientifique [8]. On était à cette époque dans le sillage des prises de conscience sur la technique (Heidegger, Ellul, Charbonneau) et sur la pollution (Georgescu-Roegen). L’année 1974 était aussi celle de la candidature de René Dumont aux présidentielles qui, par une campagne véhémente, popularisa les problèmes d’environnement. Le prestige du grand mathématicien permet à Grothendieck de s’exprimer comme pour énoncer un problème soumis à tous les scientifiques, qu’il présente de façon presque axiomatique : les six mythes de la religion scientiste.
Le plus frappant aujourd’hui à la relecture de ce texte provocateur, après quarante ans, c’est qu’il n’a rien provoqué du tout. La question posée reste posée, encore plus gravement, et l’environnement continue d’être irréversiblement détruit par la conséquence d’un système économique, maintenant mondial, fondé sur la croissance technique et incapable de gérer les nécessités collectives.
Pourtant plusieurs trait du tableau brossé étaient remarquables de justesse « [le scientisme] est la seule religion qui ait poussé l’arrogance jusqu’à prétendre n’être basée sur aucun mythe quel qu’il soit, mais sur la Raison seule », les réticences des philosophes et des épistémologues n’y ont rien fait : dès qu’il est mis en danger de responsabilité, le chercheur devient néo-positiviste, ce n’est pas lui qui parle mais l’expérience, en revanche pour ce qui est de sa production il se plie aux systèmes de mesure du succès et d’économisation de la connaissance. Cette ambivalence est dénoncée déjà par Grothendieck qui poursuit « [le scientisme va] jusqu’à présenter comme ‘tolérance’ ce mélange particulier d’intolérance et d’amoralité qu’il promeut ».
La situation s’est aggravée parce qu’à cette époque une voie semblait encore possible et souhaitable entre les deux blocs, entre le matérialisme collectiviste et totalitaire et le matérialisme concurrentiel du libéralisme défendu notamment par Karl Popper et Friedrich Hayek. Mais la période néo-libérale initiée par Margaret Thatcher et Ronald Reagan et marquée par la domination des marchés financiers aboutit maintenant à de tels excès que les anticipations de l’époque se trouvent largement confirmées : « En termes socio-politiques, écrit-il encore, le scientisme justifie la hiérarchisation rigide existante de la société, et tend à l’accroître toujours plus, poussant au sommet une technocratie fortement hiérarchisée qui prend les décisions — y compris celles qui, maintenant, peuvent affecter de façon vitale la destinée de toute vie sur terre pour des millions d’années ». [9]
Grothendieck souligne aussi le problème de la croissance posée par le Club de Rome, en le reliant au progrès technique : « Dans la plupart sinon tous les pays du monde, sous différents déguisements, le scientisme s’est établi comme l’idéologie dominante. Comme tel, il fournit la justification principale et des rationalisations multiples à la course insensée vers le soi-disant ‘progrès’, vu exclusivement comme progrès scientifique et technique […] Cette course et cette croissance insensées nous ont conduits à la crise écologique actuelle, dont nous n’assistons qu’aux premiers stades, et à une crise majeure dans notre civilisation ».
La proximité du scientisme avec une foi religieuse — déjà historiquement présente dans le positivisme — se reconnaît à cette sorte particulière d’assurance à détenir la vérité qui interdit d’entendre d’autres lectures du monde. Grothendieck pointe ici une raison profonde de ce que nous appelons aujourd’hui le business as usual : « Le scientisme qui a été une force décisive pour engendrer ces deux crises, est totalement incapable de reconnaître l’existence d’une crise de civilisation, car cela reviendrait à mettre en question l’idéologie scientiste elle-même ».
Pourquoi Grothendieck n’a-t-il pas été entendu ?
D’abord parce que ce que dit un grand savant, n’engage pas la communauté scientifique où l’on trouve nombre d’autres grands savants qui parlent autrement. Pensons à l’appel de Heidelberg juste avant la conférence de la Terre à Rio de 1992.
Aussi parce qu’en politique il est plus facile de prôner le changement radical que de faire des réformes contraignantes opposées à l’assentiment démocratique qui est façonné par l’avantage économique.
De toute façon on n’a jamais vu les religions s’éteindre par l’effet des paroles des agnostiques. Pour que les mentalités changent, que les manuels scolaires décrivent le problème des déchets et qu’on enseigne les indicateurs environnementaux, il faut du temps. Beaucoup de phénomènes sont indirects et ne sont pas ressentis clairement par la population : le CO2 ne se voit pas, non plus le trou dans la couche d’ozone, ni la hauteur de l’océan, ni les saletés qui y sont déposées. Et les gens sont obligés de s’en remettre à la science justement. On demande donc au citoyen lui-même de faire la part entre la bonne et la mauvaise science.
Là où — à mon avis — on aurait pu trouver le moyen d’aller plus vite, c’eût été de sensibiliser la jeunesse la plus brillante, la plus à l’aise avec les avancées récentes de la science, les doctorants, les jeunes chercheurs et, en France, les élèves des grandes écoles scientifiques. Au lieu de leur faire croire que leur vocation est de faire des affaires de façon encore plus astucieuse que les précédents managers, leur faire comprendre que le seul problème réellement à leur mesure, le seul si difficile que personne n’arrive à avancer, est tout simplement de sauver la vie humaine sur la planète. Que ce qui compte, ainsi que Spinoza l’avait souligné, c’est la contribution qu’on laisse pour l’avenir. [voir sur ce site « Les motivations professionnelles des enfants brillants » ]
Peut-être la question de la nature de la connaissance scientifique elle-même a-t-elle empêché certains de souscrire aux critiques faites, en particulier par un mathématicien. C’est qu’en effet il y a pour de nombreux scientifiques, au moins une part de vérité dans la fameuse remarque de Wigner sur « la déraisonnable efficacité des mathématiques dans les sciences de la nature ». Sans disserter sur ce vieux débat ici — que j’aborderai plus tard dans ce blog — je vois simplement dans ce phénomène un effet de perspective et je rappellerai, après Jean-Marc Lévy-Leblond, que ce que l’on appelle les Naturwissenschaften sont précisément les sciences où les mathématiques sont les plus utiles. Au demeurant cet émerveillement contribue à faire croire à certains qu’en tout domaine la connaissance consiste à soulever le grand voile de l’ignorance et de faire apparaître la vérité sans que nous ayons la moindre volonté dans sa construction comme dirait Schopenhauer.

La croyance à la providence de la nature
Restons encore un instant dans les mathématiques. Un cas philosophiquement très intéressant est celui des formules sous la forme d’inégalités. Les inégalités sont des points d’appui très efficaces dans les démonstrations et le but que s’assignent les mathématiciens est de dégager des inégalités cachées et puissantes qui portent beaucoup de conséquences difficiles à obtenir sans elles. Sans que le lecteur ait besoin d’en connaître le détail mentionnons parmi ces propriétés délicates et précieuses : les inégalités isopérimétriques, les inégalités de Harnack, les inégalités d’hypercontractivité, les inégalités de Sobolev logarithmiques, les inégalités du noyau de la chaleur, etc., etc. On est vraiment là au cœur de l’analyse mathématique la plus belle et la plus profonde, et pourtant ceci ne constitue pas un domaine en tant que tel, comme les probabilités ou la géométrie algébrique, il s’agit d’un champ transversal où la principale préoccupation est celle du contexte.
En effet la problématique de recherche est la suivante : en partant de situations simples et bien circonscrites on a dégagé une inégalité (telle qu’on en trouve, par exemple, dans le livre classique Inequalities de Hardy, Littlewood et Polya 1934), et on cherche à généraliser la portée de cette relation sur des objets plus abstraits, en dimension infinie par exemple en passant des matrices aux opérateurs. On y parvient d’abord avec des hypothèses supplémentaires qui qualifient plus précisément ces régions nouvelles, mais des propriétés spécifiques se dégagent ce faisant qui suggèrent des variantes se généralisant dans d’autres directions, etc.
Dans cette problématique, ce qui est partiellement inconnu, c’est toujours le contexte, le cadre précis exact où telle inégalité est valide est en soi toujours une interrogation. Nous voyons qu’en mathématiques les inégalités ne constituent pas une théorie, elles sont en quelque sorte trans-théoriques, toujours flottantes dans un contexte en cours d’investigation.

Ceci est remarquable, parce que justement un des traits de la science conquérante est de ne pas se soucier du contexte. Elle abuse du principe « essayer pour voir ». La chimie produit de colorants, des pesticides, des peintures, des plastiques et « l’innovation industrielle » les « lance » en espérant plus de performance et moindre coût, selon un principe empirico-déductif qui ne serait fondé en toute logique que si l’expérience ne perturbait pas la totalité du cadre de vie mais seulement un petit échantillon sur lequel on puisse observer les effets. Cette agression du contexte part toujours de la même idée ancienne que la nature est infiniment forte et créative, et que nous n’avons pas trop de toute notre audace pour lutter contre elle.
Seulement à l’époque où l’humanité s’accroît de l’équivalent de la ville de Montpellier chaque jour, cette croyance à une bienveillance providentielle capable de cicatriser la nature est non seulement une erreur, mais une pulsion dangereuse, qui vient évidemment de notre animalité originelle, et que notre intelligence doit s’efforcer de contrôler.
A fortiori ceci vaut pour les biologistes qui jouent avec la combinatoire moléculaire et qui jettent en plein champ ou en plein océan des êtres vivants modifiés selon le principe de copier instantanément ce que fit la nature durant des millions d’années selon des protocoles dont nous ignorons les contextes successifs.

Le climato-scepticisme et les faiseurs de doute
Dans toutes ces questions, incontestablement, l’apparition du climato-scepticisme et son succès aux Etats-Unis et en France a bouleversé plusieurs positions philosophiques.
Les sociologues des sciences qui ont insisté sur le rôle crucial du creuset social et des réseaux pour la fabrication de connaissance et vivifié tout le courant des sciences studies (Michel Callon, Bruno Latour, Isabelle Stengers, etc.), étaient évidemment dans une position critique vis à vis du progrès de la techno-science [10]. Ils fournissaient même les voies, apparemment les plus pertinentes, pour procéder à cette critique qui consistaient à suivre anthropologiquement le processus d’apparition et d’insertion sociale des êtres nouveaux conçus par la science [11]. Mais ils ont été déstabilisés par d’habiles stratèges qui ont appliqués leurs préceptes sur la performativité de la science [12] non plus pour des fins universitaires de recul critique mais pour une vraie fabrication sociale d’avantages. Ils sont à l’évidence désemparés, car les climato-sceptiques apportent la preuve factuelle que la théorie du socio-centrisme était fondée. Le côté « poil à gratter » de la sociologie des sciences vis-à-vis des chercheurs de laboratoires tombe dans une ambivalence qui lui ôte toute sa pertinence. On est ramené à un problème plus difficile que de dire que c’est le succès social qui fait la connaissance scientifique, il faut, sachant que le social a un rôle, soupeser la qualité de la construction elle-même.
Du coup les plus véhéments contre les néo-sceptiques sont les positivistes qui pensent qu’il suffit de s’en tenir aux faits et de dénoncer les mensonges et les manipulations pour que la vérité toute nue apparaisse au grand jour. Mais alors on repart en arrière à l’époque de Carnap, de Schlick et du premier Wittgenstein. Toute la pensée épistémologique du 20ème siècle est oubliée de Bachelard à Kuhn et Feyerabend en passant par Hélène Metzger, Jean Ullmo, Maurice Merleau-Ponty, les structuralistes, Quine, Georges Canguilhem, J.-M. Lévy-Leblond, etc.
Les mesures ont besoin d’être voulues pour exister et d’être interprétées pour rendre service. Les positivistes sont entraînés forcément sur la pente de la science spectatrice, celle qui a toujours raison, mais qui le dit après, qui suit de loin la fabrication de connaissance.
Quant aux climato-sceptiques, s’ils se plaçaient comme porteurs d’un point de vue critique destiné à plus de prudence sur les effets de la dynamique humaine, ils seraient parfaitement légitimes. Mais nous voyons des tricheries, des enjeux de profits économiques dissimulés et des conflits d’intérêts. Ces stratégies leur permettent de nier les risques de dommages futurs irréversibles, et de rassurer les acteurs économiques en se faisant défenseurs du progrès conquérant. En 1990 Claude Allègre écrivait que l’homme se rendrait maître du climat : « si certains pensent que l’homme est capable de détraquer le climat de la planète contre son gré, pourquoi ne pourrait-on pas envisager qu’il le modifie — à sa guise — cette fois » et vingt ans plus tard François Ewald soutient sa cause soulignant son « courage » et évoquant le risque d’adopter « des politiques qui pourraient se révéler aussi coûteuses qu’inefficaces ». Il y a une frustration. Les efforts des capitaines d’industrie pour restaurer la croissance, ces fiers chevaliers de l’industrie informatisée, sont contestés. C’est insupportable pour les héritiers des puritains qui contribuèrent à l’instauration du capitalisme convaincus que leur succès en ce bas monde était la marque que Dieu leur accordait sa grâce. Plus de croissance, plus de grâce, ils sont abandonnés et sombrent dans les stratégies utilitaristes et pragmatiques du sillage positiviste façon John Stuart Mill.

Il y a donc un socle religieux très fort dans le positivisme et la course au progrès technique. Mais le sentiment religieux n’explique pas tout. Marx, Comte et Mill étaient non croyants. La science du 19ème siècle est aussi construite contre l’Eglise dans le sillage des encyclopédistes Diderot et d’Holbach. Les penseurs sociaux sentent la nécessité d’avoir la science de leur côté parce qu’elle est perçue comme un socle solide. Et, à l’époque, c’est le positivisme qui explicite le mieux cette fonction de soubassement institutionnel que peut jouer la science. La question à élucider est donc de comprendre comment il est possible que la science positive puisse à la fois être fondamentalement spectatrice et le moteur des théories du progrès conquérant. Il nous faut pour cela examiner plus à fond le mode positiviste de penser la connaissance scientifique.

III. La connaissance n’est pas faite que de « lois »

Le principe d’induction
L’induction est une méthode de connaissance à la fois motivante et bizarre à bien des égards. Les philosophes l’ont commenté et approfondi soit pour mieux comprendre notre talent à percevoir des régularités (A. Cournot) [voir sur ce blog « Le talent interprétatif condition de la connaissance »], soit pour mettre en garde sur les abus auxquels la confiance accordée à la règle peut conduire (Mill, Popper).
Au départ c’est très proche d’un jeu, même d’un jeu d’enfant. Reconnaître l’appartenance d’un objet à une famille. Et c’est en revenant à cette faculté première qu’aussi bien Jean Piaget que Thomas Kuhn (« Second thoughts on paradigms » 1974) tenteront de fonder leur épistémologie.
Le phénomène majeur, assez incontestable, du développement scientifique des 19ème et 20ème siècle est que l’usage précautionneux de cette méthode a donné des résultats prodigieux en la plupart des domaines de connaissance. En plus des lois classiques, principe d’Archimède, lois de Kepler, loi de gravitation universelle, principe de moindre action, on a trouvé énormément de lois nouvelles : la loi de conservation de la masse, la loi de conservation de l’énergie, la loi de Pareto, la loi de l’offre et de la demande, la loi de Mariotte, la loi de Laplace, la loi de Lambert, les lois de la thermodynamique, la loi de Coulomb, la loi de Kirchhoff, la loi de Joule, la loi de Faraday, la loi de Rydberg-Ritz, etc., etc. Et c’est une clarté de vue remarquable d’Auguste Comte d’avoir pointé dès les années 1830 la découverte de lois comme le cœur de la méthode scientifique. La fécondité de cette démarche a dépassé les attentes des savants des siècles précédents qui accordaient plus d’importance aux classifications qu’aux lois établissant des rapports quantitatifs (Bacon, Buffon, d’Alembert, Linné, Condorcet, etc.).
Nous voyons aussi que la dualité que nous voulons élucider est déjà présente dans le concept de loi : a) elle est considérée comme la vérité, comme le meilleur compte rendu des apparences qui échappe aux difficultés de la chose-en-soi, des fins, des causes premières, etc., b) mais elle se présente aussi, ce faisant, comme la question qui est posée à la sagacité des penseurs et des expérimentateurs pour faire progresser la connaissance. Or ce second aspect est contraignant et restrictif et ce d’autant plus qu’on exige plus de structure mathématique à la théorie dans laquelle vient s’insérer la loi. C’est ce qui fait que les thèses de Karl Popper sont beaucoup moins ouvertes que celles de Thomas Kuhn.
Il faut aller plus loin et reconnaître que si ce qui est le plus important est de tourner la connaissance vers l’avenir, vers ce qui peut advenir des ressources, du climat, des humains et des non-humains, le fait d’habiller des théories du costume scientifique même si elles ne peuvent être mises en défaut que dans un avenir lointain — je pense à la gestion des déchets nucléaires par exemple — simplement parce qu’elles sont exprimées avec le langage des lois scientifiques actuelles n’est pas une bonne méthode pour élaborer une connaissance de qualité.
Aujourd’hui, nous découvrons moins de lois, ou des lois très sophistiquées relatives à des configurations de plus en plus spécifiques, et l’immensité des lois engrangées nous fait croire qu’elles sont non seulement un résumé commode des expériences que nous avons faites mais capables de gouverner tout le déterminisme du monde. C’est l’ambivalence du positivisme.
Or c’est une erreur. Pour une raison simple : les lois vivent dans un contexte. C’est comme les inégalités que nous évoquions plus haut. Elles ont besoin, non seulement de règles de correspondance à la Carnap, mais d’hypothèses sur les conditions initiales et les conditions aux limites qui sont des choses qui relèvent de descriptions donc de récits et d’usages sociaux, en fait elles dépendent de tout l’implicite des savants qui ont pensé ces lois. Or le monde change, et très vite, en modifiant justement l’extérieur, le cadre, ce qui n’est pas décrit par les lois. Le vieillissement d’une centrale nucléaire, par exemple, est un phénomène indescriptible de complexité, bien plus difficile à penser que de comprendre les équations de la fission, la liste des pannes plus ou moins graves qui sont recensées par le suivi des équipes de fiabilité s’allonge et se perd dans les doutes interprétatifs, et tout ce qui est humain, bienveillant ou malveillant, dans ce qui peut arriver est mis de côté comme si cela était hors de la connaissance déductive, donc hors de ce dont on doit s’occuper. Les drones qui ont survolé en novembre 2014 les centrales françaises étaient-ils des jouets ou des cameras destinées à préparer une attaque similaire à celle du World Trade Center ? Comment dans plusieurs milliers d’années les humains, s’il y en a encore, parviendront-ils à gérer les déchets vitrifiés que l’eau aura dissous et disséminés dans les nappes ?

Au delà du positivisme
La connaissance n’est pas faite uniquement de lois même dans ses domaines les plus exigeants.
D’abord on ne « reconnaît » pas seulement des lois mais aussi des formes, des structures. Je renvoie aux auteurs cités plus haut notamment à Cournot, Hélène Metzger, Ullmo, les physiciens quantiques, Kuhn, les structuralistes.
Mais surtout on apprend beaucoup par ce qui ne suit pas les règles. J’emploi pour cela le terme d’abduction. Ce terme fut introduit par Peirce en un sens différent (à partir de « A entraîne B » et de « B » considérer « A » comme une hypothèse possible). L’acception de Peirce (qui fonde typiquement la méthode policière dite « au faciès ») est d’un intérêt limité et ne mérite pas d’être comparée au principe d’induction.
Par abduction donc je désigne la prise en compte de cas dont la phénoménologie est voisine mais différente de celle de situations comparables sur lesquelles la connaissance était jusqu’alors fondée. Par exemple en physique le 20ème siècle a bouleversé les bases du déterminisme de la mécanique aussi bien newtonienne que relativiste par la découverte des systèmes dynamiques sensibles aux conditions initiales dans le frayage des travaux pionniers de Poincaré, qui ont attiré l’attention sur de nouvelles questions, attracteurs étranges, chaos déterministe, transitions de phase, etc. Les phénomènes d’auto-structuration des systèmes ouverts hors de l’équilibre thermodynamique se sont appuyés sur des exemples considérés précédemment comme des anomalies, tourbillons et cellules de Bénard-Von Karman, etc. A la frontière des hypothèses précises des lois, le monde se révèle comme une variété immense de phénomènes qui ne nous apparaissent des particularités que par rapport aux lois en mandat actuel dans la communauté scientifique.
Dans la vision positiviste de Comte la loi, et dans la vision de Popper la théorie, valent dans un champ du réel — et donc en pratique dans un champ d’usages sociaux — décrit par des hypothèses, mais en fait juste esquissé. L’abduction restreint ce champ, sans pour autant disqualifier forcément définitivement la loi, mais en modifiant sa portée, en re-situant son intérêt social, et en faisant apparaître de nouvelles interrogations.
C’est donc précieux pour avancer dans les recherches de laboratoire, mais c’est surtout essentiel pour aborder les problèmes nouveaux que les humains découvrent avec la finitude de leur espace vital comme nous allons le voir.

Agnosticisme dans la science, qu’est-ce que cela signifie vraiment ?
Ne pas faire de la science une religion, c’est-à-dire prendre au sérieux la dénonciation de Grothendieck, est-ce que cela consisterait à écarter les motivations, les heuristiques, les envies des chercheurs pour ne garder que ce qui est factuel ? Pas du tout, ce serait retomber dans le néo-positivisme d’il y a un siècle, ce serait mal comprendre que la critique formulée est très actuelle et concerne davantage le comportement collectif des chercheurs que leurs talents et motifs personnels.
A part Grothendieck et quelques autres mathématiciens purs, certains philologues ou archéologues, les savants vraiment agnostiques sont rares, ou le sont pour d’autres raisons que leur pratique scientifique. Jacques Monod par exemple, malgré sa position apparemment bien éloignée des thèses religieuses, développe typiquement une épistémologie qui tire de la science une éthique et s’apparente tout à fait au positivisme.
Le penseur le plus clairement et le plus vigoureusement agnostique en ce qui concerne la construction de connaissance est, à mes yeux, Jacques Lacan. Je comprends sa position de la façon suivante. Il y a dans l’action de connaître un engagement personnel qui met en jeu le sujet connaissant à la fois dans ses désirs, dans sa responsabilité et dans ses dons et capacités. Alors que le discours universitaire tend à faire croire que la connaissance est une découverte, elle est en fait une invention, et par le jeu du symbolique (les langages) et de l’imaginaire (les possibles), nous construisons le réel par nos interprétations. Lacan parle de la science comme d’un délire ou d’une paranoïa réussie. Mais il va plus loin. Il dénonce tout ce qui pourrait nous faire croire à une bienveillance divine sur la condition humaine qui ferait que le savoir s’organiserait selon une providence a priori. L’harmonie du monde est en nous, c’est nous qui l’avons décidée [13].
En premier lieu Lacan note un « présupposé radical » que d’autres après lui appelleront « le grand partage » (B. Latour, Ph. Descola) : « Le pas de la science a consisté à exclure ce qu’implique de mystique l’idée de connaissance, à renoncer à la connaissance, et à constituer un savoir qui est un appareil se développant à partir du présupposé radical que nous n’avons affaire à rien d’autre qu’aux appareils que manie le sujet, et, plus encore, que celui-ci peut se purifier en tant que tel, jusqu’à n’être plus rien que le support de ce qui s’articule comme savoir ordonné dans un certain discours, un discours séparé de celui de l’opinion et qui s’en distingue comme étant celui de la science » [14]. Ce présupposé se fonde sur un préjugé inaperçu : « Ce savoir, à le découvrir, nous le concevons […] comme ordonné déjà en quelque place. Devons-nous, oui ou non, penser qu’il en est ainsi ? Tant que ne sont pas essayées les conséquences d’une mise en suspens radicale de ce sujet supposé savoir, nous restons dans l’idéalisme, et sous sa forme la plus arriérée, celle qui est en fin de compte inébranlable dans une certaine structure qui s’appelle, ni plus ni moins théologie ».
Aussi radicale que celle de Grothendieck, la vision lacanienne concerne davantage les croyances du scientifique lui-même : « Le sujet supposé savoir, c’est Dieu, un point c’est tout. […] Ce bon vieux Dieu est peut-être difficile à pénétrer dans ce qu’il soutient de l’ordre du monde, mais il n’est pas menteur, il est loyal, il ne change pas en cours de partie les données du jeu. Les règles du jeu existent déjà quelque part, elles sont instituées du seul fait que le savoir existe déjà en Dieu. C’est lui qui préside à ce déchiffrement qui s’appelle savoir ».
On voit que l’on est aux antipodes de la pensée d’Auguste Comte, il n’existe pas d’entité supérieure qui détiendrait le savoir du réel de demain : « Un athéisme véritable, le seul qui mériterait ce nom, est celui qui résulterait de la mise en question du sujet supposé savoir. […] Tant que le-sujet-supposé-savoir-avant-que-nous-sachions n’aura pas été mis en question de la façon la plus sérieuse, on pourra dire que toute notre démarche restera accrochée à ce qui est un facteur de résistance dans une pensée qui ne s’en détache pas » [15].
Pourquoi Lacan peut-il défendre cet athéisme véritable sans tomber dans le nihilisme, pour la raison — qui ressort de toute son œuvre — qu’il accorde la plus grande valeur à l‘engagement interprétatif vrai moteur de la connaissance.

IV. Nous avons besoin d’une science qui interprète les éventuels.

Concrètement la loi des trois états de Comte ne s’est pas trouvée confirmée, ni aucune des « lois » qu’il avait dégagées pour la « physique sociale ». Aujourd’hui les religions sont vivantes et si le positivisme eut, sans conteste, une influence majeure sur la pratique scientifique, l’importance de la science dans la société doit aussi beaucoup au sillage du marxisme et au courant anglo-saxon de l’utilitarisme, du pragmatisme et du libéralisme qui tient autant aux différences de la pensée de John Stuart Mill qu’à ses points communs avec le positivisme.

Une autre loi des trois états de la connaissance
Aussi il me semble que, même en brossant les choses à grands traits, on est plus fidèle au développement historique si l’on souligne dans l’époque moderne : une phase de conquête, une phase où la science devient une des bases de l’ordre social, et une phase où les dangers futurs sollicitent une nouvelle production de connaissance.
L’ère moderne débute par une première phase où la science est associée à l’idée de conquête. C’est la période qui commence avec Francis Bacon, figure éponyme par ses écrits en forme de doctrine et de programme, qui eut tant d’influence sur les encyclopédistes. L’homme a des perspectives prométhéennes, parce qu’il est soumis à Dieu pour participer à sa puissance. Il peut conquérir, dominer et transformer la nature [16].
Puis vient une période où, par la médecine et la technique, la nature n’est plus tellement à craindre et où la science devient la base d’un ordre social parce qu’elle est le moteur de l’économie. Ceci vaut aussi bien pour le monde communiste que pour le monde capitaliste. Même si la pensée épistémologique s’en détache de plus en plus, c’est la science positive qui reste la principale référence durant cette phase. On le voit par exemple actuellement aux Etats-Unis dans les plaidoiries entre des firmes et des particuliers victimes de dommages de santé par des pollutions ou des produits consommés (aliments, tabac, médicaments) : la jurisprudence américaine exige des « faits avérés » comme préalable à toute demande de réparation financière ce qui suppose du particulier plaignant qu’il puisse trouver une loi scientifique « en vigueur » qui prouve que les effets n’ont pas d’autre cause que celle incriminée. En revanche, du côté de l’innovation techno-scientifique, celle-ci est légitime a priori, du moment qu’elle est favorablement accueillie par le marché et donc vivifie l’économie.
Ces deux états de la connaissance ne se succèdent pas. Le second apparaît avec la révolution industrielle, mais le premier ne disparaît pas pour autant, bien au contraire. La nature est devenue une ressource qui nourrit l’innovation technique et la philosophie baconienne justifie qu’on s’en serve sans état d’âme.
Une troisième période s’ouvre à cause de l’émergence d’inquiétudes nouvelles. Les thuriféraires du progrès ont beau se moquer des ces craintes, elles montent dans les consciences et modifient les attitudes vis-à-vis de la science, notamment par les risques que celle-ci fait encourir. Il faut ici évoquer Jacques Ellul, Hans Jonas, Ulrich Beck, mais surtout le Club de Rome dont le rapport de 1972 provoqua de vives réactions chez les économistes toutes fondées sur l’idée que ces Messieurs de Rome auraient oublié le progrès [17], également Nicholas Georgescu-Roegen, Barry Commoner, Dennis Meadows, Yvan Ilitch, André Gorz, Michel Serres, etc. [18] Mais cela dépasse les milieux intellectuels et imprègne de plus en plus la jeunesse qui ressent comme une injustice les risques pris pour eux par la génération de leurs parents qui poursuivent la logique de conquête grâce à la science dans une compétition économique insouciante des difficultés à venir.
Ces inquiétudes concernent trois volets de la connaissance principalement.
a) L’accroissement d’entropie par mélange n’est pas seulement un phénomène théorique mais un problème concret. On a d’abord dénoncé le gaspillage de la société de consommation, puis on s’est rendu compte que les déchets, la pollution de l’air et de l’eau posent des questions beaucoup plus profondes liées à l’entropie de dispersion qui font que le recyclage est indispensable mais de toute façon insuffisant pour lutter contre les usages « dégradants ».
b) La finitude de la planète, connue depuis longtemps évidemment, produit des effets tangibles qui sapent les fondements des sociétés fondées sur les grands espaces et la conquête, notamment les puissances leaders des deux blocs, Etats-Unis et URSS, par l’accroissement du nombre des humains, la diminution spatiale des écosystèmes et la perte de biodiversité, par la perspective d’épuisement des ressources minérales et d’énergie fossile, et par la finitude du flux solaire seule ressource énergétique vraiment durable sur le long terme.
c) Enfin des doutes culturels apparaissent sur les avantages et les inconvénients réels des changements techniques. En premier lieu parce qu’on rencontre de plus en plus de situations d’intérêts divergents où les choix individuels se font sur la base d’intérêts pensés dans un monde ne varietur mais dont le résultat global va dans un sens que personne ne souhaite. Et en second lieu parce que les changements techniques en économie de marché ont plus souvent tendance à l’addiction qu’à l’empowerment du citoyen.
Cette troisième période est caractérisée par une nouvelle mission confiée à la connaissance: la compréhension des éventuels. Chacun commence à s’intéresser aujourd’hui au système biosphère et attend que le savoir l’éclaire sur ses possibles évolutions. Au point que la justification de l’action technique par la seule possibilité logique ouverte par la science positive nous apparaît un risque tout à fait immature (Dennis Gabor, Carol Gilligan, Ravetz-Funtowicz, B. de Marchi, etc.).

Entre science et religion le schéma est-il celui d’un transfert tel que l’exemplifie typiquement le parcours d’un Ernest Renan ancien séminariste et auteur du panégyrique le plus scientiste du 19ème siècle [19], ou bien y a-t-il un trait inconscient naturel qui fait croire que bien faire la science c’est aussi faire le bien ?
Nous arrivons à la question à la fois philosophique et pratique : à quoi servent les dieux ? Les dieux sont partout, aujourd’hui comme par le passé, ils semblent avoir la gouvernance des esprits aussi bien pacifiques que violents. Lacan et William James, chacun à sa manière [20], n’ont pas tort de les considérer leur présence comme un fait dont on doit tenir compte.  Si l’on se tourne vers les croyances et les pratiques du passé, on a l’impression très nette que progressivement le diable est mort mais que les dieux sont plus vivants que jamais. Les religions servent surtout aujourd’hui à se sentir aimé. Les dieux grecs étaient invoqués dans les entreprises dangereuses mais ils étaient aussi à craindre, et leurs coups de caractère pouvaient être imprévisibles. « Le bon dieu » est une idée récente, pas seulement chrétienne. Précédemment les dieux étaient bons pour certains — ceux qui les adoraient qui leur avaient fait des offrandes et des sacrifices — et pouvaient être redoutables pour d’autres. Et parallèlement, l’époque moderne se moque du diable, il ne fait plus peur, quelle différence entre le ressort théâtral qu’il est pour Goethe dans Faust et la force implacable que le chœur des tragédies grecques font jouer aux dieux pour gouverner les destinées.
Quelle est la valeur des divinités négatives d’un point de vue social ? A quoi servent-elles ? Elles donnent droit de cité à la permanence d’une crainte. C’est très utile. Aujourd’hui une petite divinité c’est « un épisode cévenole », une plus grande c’est « les abeilles », et plus encore « le changement climatique ». Des trois états que Comte distinguait, le seul qui ait fondu comme neige au soleil c’est l’état métaphysique, le religieux est plus vigoureux que jamais et le positif est dynamisé par le matérialisme du capitalisme. Ce faisant n’a-t-on pas perdu quelque chose d’important ? Pensée modestement la métaphysique c’est donner droit de cité à l’abstrait, le processus qui nous fait admettre l’existence d’entités idéelles, pour des durées que nous ignorons, et ses traits collatéraux de la sublimation, de la maturité, et du collectif sous la forme de la valeur accordée aux biens communs. Une abstraction pensée comme crainte peut devenir le lieu d’une connaissance de qualité, si elle s’insère dans une vision compatible avec les mesures disponibles et en cohérence avec les lois connues. Elle est le cadre d’un travail scientifique véritable, collectif, de questionnement, de suivi, de réajustement et de réinterprétation en fonction de données collectées.

Comte fut maladroit pour instaurer socialement la religion de l’humanité, il n’en reste que des traces à Paris et au Brésil. Il faut s’en féliciter. Car en fait, la religion de l’humanité, c’est une petite idée de rien du tout, purement hagiographique, très condescendante. Essayons d’imaginer ce qu’elle aurait été si Comte avait eu l’audience et les réseaux pour l´institutionnaliser. Pire que la propagande soviétique, le jeu de manipulateurs de tout poil. En soi le culte de l’humanité est extrêmement conformiste. L’humanité qui est-ce ? Un tel culte reviendrait à louer ceux qui ont du pouvoir et qui la font fonctionner. Bien sûr la vraie religion de Comte est la science.


 

Notes
[1]La volonté de puissance, t. I trad. G. Bianquis, Gallimard, 1947.
[2]Ceci est particulièrement explicite dans les programmes de recherches lancés périodiquement par les administrations européennes en tant que « policy support » destinés à améliorer la concurrence dans l’industrie ou en agriculture.
[3]en note diagramme(2 nov 2009) President Barack Obama has welcomed the news that the US economy returned to growth between July and September. (15 janv 2012) German Chancellor Angela Merkel is insisting that structural reforms can help Greece return to economic growth following a painful austerity drive. (9 juin 2013) Chancellor Angela Merkel said euro nations must follow Germany’s lead in tightening budgets and reshaping labor markets to return to growth. (14 janv 2014) François Hollande : « En 2014, l’enjeu n’est pas simplement que la France retrouve la croissance: elle se dessine. C’est que cette croissance soit la plus vigoureuse possible ». (6 oct 2014) M. Valls « l’Europe doit retrouver la croissance ». (16 oct 2014) François Hollande souligne « l’urgence d’une stratégie claire pour retrouver la croissance ».
[4]Cf par exemple le colloque Incertitudes et adaptation au climat futur 17-18 nov 2014, organisé par l’Institut Pierre Simon Laplace, l’Institut du développement durable et des relations internationales, et le GIS Climat-Environnement-Société. « Raising global growth » est la première conclusion du G20 de novembre 2014.
[5]Cet appui mutuel du scepticisme et du positivisme est particulièrement en vigueur aux Etats-Unis où le droit dans les procès de particuliers contre des firmes pour raison de santé, exige des « faits avérés » pour toute prise en compte de dommages. Doutes et « faits avérés » sont devenus les armes contre toute entrave au profit.
[6]« La nouvelle espérance » in La recherche scientifique, Hermann 1933, réédité dans La science et l’espérance, Jean Perrin, PUF, 1948.
[7]Allusion à la Société des Nations créée en 1929 que remplacera l’ONU après la conférence de Yalta.
[8]A. Grothendieck, « La nouvelle église universelle », in Pourquoi la mathématique ? Union Générale d’édition 1974.
[9]Il faut se souvenir du rôle majeur et déterminant qui a été tenu par le Corps des Mines en France pour l’engagement vers l’industrie nucléaire, et mon opinion à cet égard est que le danger mondial auquel on a ainsi contribué (plus de 350 réacteurs nucléaires dans le monde dans des situations d’obsolescence et de sécurité ingérables) est un problème d’une difficulté bien supérieure à celle de comprendre les équations de la fission.
[10]Cf. Latour B., « Why Has Critique Run out of Steam? From Matters of Fact to Matters of Concern » The University of Chicago 2004.
[11]Cette méthode a cependant les limites mêmes de sa discipline. Déjà un siècle avant David Bloor les sociologues avaient engagé le « programme fort ». Edmond Goblot dans son Essai sur la classification des sciences Alcan 1898 écrit « La science est un phénomène social et, par conséquent, la logique est une branche de la sociologie ». Mais la sociologie peut seulement faire apparaître, si ce n’est des « faits sociaux » à la Durkheim, du moins des lectures générales du monde présent. E. Goblot écrit cela cinq ans avant la plus grande crise des fondements des mathématiques depuis la découverte des géométries non-euclidiennes.
[12]Callon M., « What does it mean to say that economics is performative? » Centre de Sociologie de l’Innovation Ecole des Mines de Paris 2006.
[13]A mon avis les idées de Lacan ne sont pas sans points communs avec celles du mathématicien et logicien Jean-Louis Krivine quoique énoncées dans un langage tout à fait différent. (cf. « J.-L. Krivine « Wigner, Curry et Howard » colloque ARCo’04, déc 2004).
[14]Séminaire, 30 avril 1969.
[15]idem.
[16]Cf. Bourg D., « Les origines religieuses de l’idée de progrès » in Peut-on croire encore au progrès ? PUF 2000.
[17]Dans « Resources as a Constraint on Growth » Amer. Economic Revue 64(2), 1974 William Nordhaus écrit « With breeder reactors, and more dramatically with a fusion technology, there is virtually unlimited energy available. »
[18]Cf. Debourdeau A., Les grands textes de l’écologie, Flammarion 2013; Bourg D. et Gagnière A., La pensée écologique, PUF 2014.
[19]Renan E., L’avenir de la science (1848, 1890), Flammarion 1995.
[20]Lacan J., Le triomphe de la religion, Seuil 2005 ; James W., A Pluralistic Universe, Longmans, Green and Co, 1909; trad. Philosophie de l’expérience, un univers pluraliste, Les empêcheurs de penser en rond 2007.

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