Pourquoi je quitte le conseil scientifique de la Fondation créée par Nicolas Hulot

Je pensais que Nicolas Hulot incarnait la nécessité d’une réorientation, qu’il avait compris que la logique économique spontanée, égoïste, allait au désastre. Ses propos, ses livres et son film pouvaient le laisser croire. Visiblement il est converti aux promesses vagues, à l’ambiguïté de la parole habile qui répond à tout. Je ne veux pas servir de caution.

Le premier point est que j’estime que les scientifiques ont une responsabilité de premier plan dans la visibilité du global et du long terme.
Certes il y a des scientifiques qui croient détenir la vérité et qui abusent de leur respectabilité. Il y a des scientifiques qui n’ont pas réfléchi au rôle du social dans la fabrication de connaissance. Il y a des scientifiques qui croient que le progrès technique remplacera la nature.
Mais néanmoins, tout bien pesé, je pense que c’est dans cette communauté qui n’en est pas une, que l’on trouve les gens les plus sensibles au long terme, et aussi les gens les moins intéressés financièrement.
Leur rôle est maintenant primordial parce qu’ils ont connaissance de choses que le citoyen ne voit pas. Le trou dans la couche d’ozone, le gaz carbonique, la pollution des océans, le déclin des réserves halieutiques, la déforestation, la mort des insectes, le citoyen n’en a pas connaissance directe, il n’a aucun moyen de vérifier ce qu’on entend sur ces sujets, ce sont pour lui des informations de seconde main, pour s’appuyer sur du solide il est obligé de s’en remettre à son intérêt personnel au sens le plus basique, c’est ce qu’on lui demande d’ailleurs.
Les scientifiques, par leur métier, ont pratiqué les vertus de la pensée déductive mais aussi beaucoup d’entre eux en ont rencontré les limites, ont pris conscience de nos ignorances, ont compris la fragilité de la nature, sa résilience limitée, l’existence de phénomènes irréversibles. Beaucoup ont compris que le principe de précaution est dénigré par ceux qui sont en position de profiter de faits accomplis.
Mais également leur rôle est crucial parce qu’ils enseignent, et qu’ils acceptent volontiers le point de vue sur le monde dans lequel vivront les jeunes. Souvent ils ont cette empathie parce qu’ils pensent à ce qui est à transmettre, des idées certes, mais aussi un cadre de vie, des préoccupations, des soucis collectifs légitimes.

Je ne veux pas servir de caution à une politique environnementale pragmatique. Pour moi l’environnement n’est pas un produit dérivé de la transaction négociée, ni de l’analyse coût-bénéfice. Ainsi compris le pragmatisme ramène tous les problèmes à « qui va payer ? » et finalement préserve les seuls soucis de ceux qui ont de l’argent. Ça c’est une impasse, la situation présente le montre assez. Je pense que la préservation d’un cadre vivable doit s’appuyer d’une part sur l’énoncé de garde-fous et d’autre part sur des initiatives exemplaires constructrices de motivations. Le long-terme c’est tout de suite. Sans attendre que tout le monde s’y mette.
J’ai montré dans mon dernier livre qu’il ne faut pas compter sur la finance de marché pour produire la sagesse lucide dont nous avons besoin.[1]
Eclairons un point à ce sujet. Construire des indicateurs non financiers sur l’état de la planète au niveau global, régional et local dans tous les champs du cadre de vie avec les moyens scientifiques les plus sérieux à ce jour, ce programme est-il une résurgence d’un scientisme primaire? Des beaux esprits nous expliquent que penser l’intérêt général est impossible, que cela ne mène qu’au totalitarisme populiste, que cela conduit tout droit à l’abus de pouvoir de ceux qui croient savoir, et qu’il n’y a pas d’autre moyens que de laisser la « société ouverte » aller ou bon lui semble.
Doucement, n’allons pas trop vite. On n’est pas forcé d’oublier le passé. Il peut y avoir une pensée critique dans la fabrication de connaissance, et des expériences diversifiées, sans qu’on ait besoin des marchés financiers pour nous dire comment traiter la nature. Le scientisme primaire n’est-il pas plutôt du côté de l’hyper-technicisation à la poursuite du profit immédiat?
La question n’est pas manichéenne. La prudence, la précaution, la pensée interprétative de l’éventuel, ne sont pas des choses dangereuses…

Dans la situation présente en France je trouve absurde de regrouper dans un seul ministère les politiques environnementales sur – le nucléaire et la fin de vie des centrales – la déforestation, l’huile de palme – les déchets, le traitement et le recyclage – la pollution urbaine, les transports – les émissions de CO2 et les problèmes énergétiques – l’agriculture destructrice,  le glyphosate, les néonicotinoïdes – les fantasmes de la biologie de synthèse et les OGM, alors que pendant ce temps les autres ministres, leurs services, et les députés de la majorité se préoccupent de tout autre chose.[2]

En plus, c’est le dernier point, je suis opposé à l’industrie nucléaire. Je souscris tout à fait à l’analyse du philosophe Karl Jaspers sur l’arme atomique. Même le nucléaire civil me semble une folie. C’est l’exemple de déraison typique d’un vieil esprit scientifique réductionniste, à courte vue, croyant bêtement que l’avenir arrangera tout, que les défaillances techniques sont maîtrisables ainsi que les malveillances humaines.
L’Allemagne, la Belgique, l’Italie, la Suisse montrent la voie. Quelle catastrophe faudra-t-il attendre pour que les dirigeants français se rendent compte que leurs prédécesseurs ont été abusés par des scientifiques infatués ?

[1] Le mensonge de la finance, les mathématiques, le signal-prix et le planète, L’Atelier 2018.
[2] « Le modèle économique dominant n’est plus la solution mais bien le problème » constatait Nicolas Hulot en 2009 (Le syndrome du Titanic). Maintenant le discours n’est plus le même.

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3 réponses à Pourquoi je quitte le conseil scientifique de la Fondation créée par Nicolas Hulot

  1. Thierry C dit :

    Beaucoup de scientifiques travaillant sur les modèles combinant énergie et climat estiment que le nucléaire est nécessaire (mais pas suffisant) pour réduire fortement les émissions de gaz à effet de serres. On trouve notamment une synthèse de ces publications dans le dernier rapport du GIEC.
    Et d’une certaine façon, l’évolution des émissions de CO2 de l’Allemagne, la Belgique, et l’Italie leur donne raison: ils ne montrent absolument pas la voie sur ce plan là. Même Scott Pruitt, que vous avez critiqué avec raison dans un précédent article, se permet de pointer l’hypocrisie de l’Allemagne sur le climat.

    Il me semble donc que votre dernier paragraphe n’est pas très « scientifique ». On peut notamment penser que le changement du climat est un phénomène beaucoup plus irréversible qu’un accident nucléaire, et que c’est parce que les non-scientifiques n’ont pas conscience de cette irréversibilité que se développe une préférence à la sortie du nucléaire, plutôt qu’une sortie du charbon, du pétrole et du gaz.

    • N. Bouleau dit :

      Merci de ce commentaire, je connais évidemment le point de vue que vous défendez. Il est bon qu’il figure sur ce blog.
      Sur les armes nucléaires en plus de Karl Jaspers (La bombe atomique et l’avenir de l’homme 1963) il faut citer au moins les philosophes Günther Anders, Bertrand Russell, et les scientifiques Frédéric Joliot-Curie, Barry Commoner, Linus Pauling, Pierre Samuel. J’en profite pour mentionner le site de Roger Godement et celui de Paul Quilès
      Sur le nucléaire civil et l’environnement les instances sont très nombreuses et se multiplient, les sites de Greenpeace, Les Amis de la Terre, Attac, Réseau sortir du nucléaire, permettent de démarrer sur le net.

    • barbier dit :

      Effectivement, de ce point de vue là et en pensant au long terme, cela peut se défendre au niveau argumentaire. Mais cela fait longtemps que le secteur nucléaire s’est affranchi de tout contrôle en France et fonctionne en roue libre. Les EPR sont des catastrophes financières journalières et à venir (quant à fonctionner un jour?)et toute cette masse d’argent aurait été mieux employée pour la fameuse transition écologique tant pour la rénovation urbaine que par exemple pour le off-shore éolien avec la façade maritime que nous possédons. Bien sûr l’Allemagne pollue plus avec ses centrales au charbon/lignite, mais cela va être d’une part temporaire et d’autre part elle a pu dégager les flux financiers nécéssaires à une vraie transition écologique (méthanisation, off-shore, éolien, solaire) plutôt que de s’arc bouter sur une technologie qui au départ a été mise en place pour fournir du plutonium aux militaires. Les coûts de démantèlements vont être faramineux (Bretigny) sans parler des déchets qu’on enterre car on ne sait pas quoi en faire et du mox et de son message publicitaire comme quoi tout le plutonium usagé est recyclé. Ce sont les petites rivières qui font les grands fleuves et non les projets pharaoniques qui se noient toujours dans les sables du désert. Le génie français fonctionne hélas seulement pour une petite caste pré-établie et en mode dupliquant.

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