Un monde sans vérité ? Pour être utile un modèle économique doit être faux.

Le mensonge est à la mode, l’ambivalence aussi, Beck et Giddens l’ont souligné : les savoirs sont élaborés dans une matrice sociale et configurent eux-mêmes le social… mais il ne s’agit pas de cela ici. Les arguments relativistes et sceptiques n’empêcheront jamais que le mouvement de connaître en tant que démarche existe, ainsi que cette sorte de lavage des traces du sujet qu’on appelle objectivation. Mais il y a l’économie et la spéculation qui, là, posent un sérieux problème.

Au dix-neuvième siècle, à l’époque des Marx, Proudhon, Walras père et fils, Jevons, etc., la spéculation n’avait pas du tout la même signification qu’aujourd’hui. Elle existait parce que la bourse existait, il y était possible d’acheter et de revendre ad libitum des biens standardisés tels que des devises, des actions, des denrées, etc. Mais les bourses était essentiellement locales et n’influençaient qu’une part de l’activité manufacturière et agricole. C’est à cette époque que sont nées la plupart des grandes doctrines sur lesquelles le vingtième siècle a vécu dont le communisme et libéralisme. Ce dernier dont les principes philosophiques avaient été fondées au dix-huitième siècle trouve son formalisme durant cette période néoclassique où les économistes copient sur les équations de la mécanique les lois expliquant le jeu de l’offre et de la demande, en fait ils n’utilisent qu’une copie de la statique car aucun cadre de pensée clair n’est trouvé à cette époque pour les phénomènes dépendant du temps.

La bourse existait mais il n’apparaissait pas dirimant que les modèles économiques ne la prissent pas en compte. Bien sûr déjà son fonctionnement enflammait les réactions politiques et éthiques, on avait compris que son influence pouvait croître dans l’avenir ce qui ne manqua pas de se produire jusqu’à la crise de 1929 où apparut clairement pour la première fois ce que mondialisation libérale signifiait. Mais une représentation précise de la bourse sur laquelle on pût raisonner comme sur les autres modèles économiques n’apparut qu’à l’orée du vingtième siècle avec les travaux de Louis Bachelier. Sans attirer l’attention d’ailleurs, si ce n’est dans le monde très restreint des mathématiciens.

En fait de 1900 à 1973, l’économie s’est perfectionnée, selon des développements théoriques de plus en plus élaborés, avec une représentation très grossière des marchés boursiers. Ce qui n’a pas empêché les économistes de trouver nombre d’arguments en faveur du développement de ces marchés (modèle Arrow-Debreu-Radner, etc.) qui aboutirent durant la période Thatcher-Reagan dite néo-libérale à la mise en place mondiale des institutions financières telles que nous les connaissons aujourd’hui. La compréhension d’une bonne description de ces marchés grâce à l’analyse stochastique à partir de 1973 ne venant, en quelque sorte, que compléter le dispositif dans l’esprit d’en faire un « domaine de pointe » susceptible d’attirer une jeunesse des plus brillantes.

Mais aussi bien, la situation est-elle aujourd’hui complètement retournée. Les marchés où la spéculation est instituée, sont devenus nettement dominant, non seulement sur le monde manufacturier et agricole mais sur les Etats également qui se trouvent tous aujourd’hui dans une situation similaire à celle d’une entreprise de taille grande, moyenne ou petite.

A mon avis il y a là un qui pro quo. Laisser piloter  les échanges de biens, de services, entre les hommes, ainsi que les initiatives qu’ils peuvent ou ne peuvent pas prendre, par des marchés spéculatifs est absurde. Cela n’a aucune justification théorique convaincante : la spéculation efface tous les indicateurs. L’économie est dans le brouillard, et ceux qui souhaitent influencer l’avenir par des décisions politiques sensées sont totalement démunis.

Je voudrais ici réfléchir à cette situation du point de vue de la philosophie de la connaissance. La question qui se présente est la suivante : les cadres de pensée habituels pour représenter, discuter, critiquer, la réalité socio-économique ont-ils encore une certaine pertinence avec la spéculation, pratiquée à une telle échelle ?

Une nouvelle catégorie épistémique : le modèle-commentaire

Comme la dimension temporelle de l’économie échappe à toute représentation simple, les économistes qui souhaitent poursuivre dans le sillage du langage néoclassique font des modèles à temps discret. On dit aux étudiants que c’est une « coutume » en économie, que c’est pour se concentrer sur les questions véritablement importantes, que cela ne change rien… Nous allons voir au contraire que cela change assez profondément la signification épistémologique du modèle.

Pour fixer les idées prenons un modèle économique relatif au changement climatique tel que le modèle IMACLIM-R, très bien fait, développé par l’équipe du CIRED en France et avec lequel plusieurs phénomènes cachés ont pu être mis en lumière. Il fonctionne avec des équilibres successifs. A chaque date une partition du monde en régions et des paramètres qualifiant les grandeurs économiques telles que la production, la consommation, l’épargne, les diverses dépenses d’énergie, les diverses sortes d’investissement et d’échanges commerciaux sont calculés de telle sorte qu’un équilibre soit satisfait qui se traduit par des prix. Ceci est obtenu par une méthode numérique de point fixe à partir d’équations du type des fonctions de productions un peu perfectionnées.

Puis on passe au pas de temps suivant où une méthode similaire sera appliquée. Le passage d’un instant  n à l’instant n+1 fait l’objet d’une transition où certaines grandeurs sont modifiées soit pour tenir compte d’une politique climatique soit pour étudier un scénario particulier. Ces modifications ayant été faites, l’équilibre n’est plus vérifié et cela nécessite de faire tourner à nouveau l’algorithme de point fixe à l’étape n+1 avant de continuer.IMACLIM-R

Le modèle est ainsi construit pour pouvoir dire qu’à chaque étape on a une représentation, statique (comme en économie néoclassique) pertinente d’une économie « possible ».

Néanmoins il ne faut pas perdre de vue que si le modèle reflétait la réalité et si ce modèle était connu et reconnu scientifiquement, la variation des prix entre le temps n et le temps n+1 serait mise à profit par les agents (non seulement les spéculateurs mais tous les agents) de sorte que les prix ne resteraient pas ceux du modèle. Le modèle est anti-réalisateur. Il ne peut pas être « vrai ». Il ne suffit pas qu’à chaque étape la vraisemblance économique soit sauvegardée pour que le modèle puisse prétendre représenter ce qui va se passer.

Des modèles purement descriptifs en quantité tels que ceux du Club de Rome n’ont pas ce défaut. En revanche c’est incontournable pour tous les modèles qui font de la prévision et qui anticipent des prix. Du coup quelle est la valeur de tels modèles du point de vue de la connaissance scientifique ? Elle est subtile. Ces modèles ont une position épistémologique de second rang : ils ne peuvent pas prétendre se poser en image de la réalité. Ils ne peuvent même pas se mettre en lice parmi d’autres modèles qui proposent « un monde possible selon telles hypothèses » c’est-à-dire parmi ce qu’on appelle habituellement dans la science des « modèles théoriques ». Ils ne peuvent que se poser « à côté » de la réalité, ce sont des modèles-commentaires, comme on commente une pièce de théâtre sans que les comédiens en tiennent compte dans leur jeu. D’un point de vue purement logique, ils ne peuvent dire vrai que si cette vérité est ignorée, contestée ou récusée.

Mais comment sont les modèles « vrais » ?

Les meilleurs dont nous disposons sont ceux qui représentent les marchés financiers dans le cadre du calcul stochastique. La seule donnée observée qui conserve une valeur objective est l’agitation, appelée volatilité, les tendances ne sont plus visibles et deviennent purement subjectives[1].

Quelle est l’utilité de ces modèles proches de la réalité ? Ils ne servent qu’à perfectionner le comportement des agents en situation de spéculation risquée sur ces marchés. Ils ne servent absolument à rien pour savoir l’effet de telle ou telle politique, de droits négociables ou de taxe.[2] Au contraire, ils montrent que l’annonce d’une taxe mis en œuvre à une date certaine, va immédiatement se répercuter sur le prix sans diminuer en rien la volatilité de sorte que le signal-prix pour l’avenir est immédiatement détruit. L’efficacité lamentable de la politique des droits d’émission négociables en Europe confirme cette analyse.

Ces modèles peuvent servir à ceux qui veulent utiliser des produits dérivés pour se protéger des incertitudes, c’est cela qui se passe d’ailleurs.

En revanche les modèles-commentaires sont utiles.

Dans un contexte où l’on pense que les marchés spéculatifs avec leur attirail de produits dérivés, étendus au commerce des créances maintenant avec la titrisation, sont encore là pour un certain temps… l’enjeu des modèles-commentaires est de tenter de penser l’économie qui existerait sans la spéculation, une économie où les acteurs se serviraient de l’évolution des prix pour changer leurs comportements, où les entrepreneurs selon leur fonction de production pourraient tenir compte de l’évolution des prix des ressources épuisables pour procéder à des transitions, voire mutations, technologiques. On voit qu’on est sur le fil du rasoir en matière de gestion de l’information économique.

Pour mener une politique publique de transition énergétique quelle est l’importance de tels modèles ? Il apparaît que ces modèles peuvent être utiles si les agents y croient et se comportent — sans spéculer sur eux — en tenant compte davantage de cette information que de celle issue des cours spot des marchés et de leurs dérivés. On arrive encore à cette conclusion que j’ai citée dans un autre billet qu’il faut construire une information économique publique efficace énonçant une politique à long terme crédible et qui sera tenue.[3]

Les modèles-commentaires ont aussi une utilité académique pour une certaine compréhension des mécanismes et des scénarios. Un monde dans lequel la spéculation est un épiphénomène n’est plus le monde réel mais peut en donner une vague idée. Dans le cas cité la manipulation d’un tel modèle peut permettre de détecter des phénomènes mal identifiés ou mal compris. Mais ils ont évidemment tendance à couper les chercheurs et universitaires du monde des acteurs et décideurs économiques. Les responsables politiques malheureusement aujourd’hui, tentent de s’adapter au langage permettant de communiquer avec les marchés (« inquiétude » des marchés, politique de rigueur pour diminuer la volatilité des créances, etc.) plutôt que de s’entendre collectivement pour communiquer clairement et de façon crédible sur la réalité décrite en surface, en volume et en masse, de l’évolution des ressources naturelles.

 


[1] Cf. N. Bouleau, Mathématiques et risques financiers, Odile Jacob 2009.

[2] Cf. N. Bouleau, The Environmental Violence of Volatility, halshs-00835669, 2013.

 

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