Wikipédia et immobilisme

pieux Nous vivons maintenant en permanence avec une encyclopédie disponible. C’est formidable. Instantanément on sait de qui Cosima, femme de Wagner, était la fille (Franz Liszt), quel ingénieur a défini la pente optimale des égouts parisiens (Albert Caquot), etc. Quelle est la caractéristique de cette gigantesque présence? Sur chaque question le jeu des rédactions et des contre-rédactions pour écarter ce qui ne fait pas consensus aboutit à un résultat qui est une forme de savoir très révélateur de notre époque.

En fait c’est une application explicite de la doctrine de John Stuart Mill : si on fait jouer la critique des idées les unes contre les autres il reste un résidu qui est suffisant pour agir.

Sur tous les contenus de connaissance nous avons accès en premier lieu à ce qui reste après les renvois de balles des principales controverses. Il est donc difficile de prendre une voie de traverse. C’est comme si les disputes par leur mouvement itératif avaient sur chaque sujet enfoncé un pieux, comme on fait des fondations dans les terrains meubles. Les mouvements successifs dans diverses directions ont joué sur le contexte pluraliste comme une vibration qui liquéfie le béton ou le sable autour du vibreur (phénomène de la thixotropie).

Le résultat est que chacun trouve dans cette encyclopédie en ligne le résultat d’un travail social qu’il peut difficilement détricoter sauf dans les domaines précis de ses compétences. Or cette pratique de consensus a minima est extrêmement conformiste et figée. Elle signifie : voici les idées sur la question qui ne choquent personne. Une fois les pieux plantés, plus rien ne peut bouger. Toute remarque nouvelle sera étiquetée comme émanant de « certains milieux ».

C’est une énorme chape de plomb, en particulier pour les jeunes.

L’utilitarisme de Bentham et de Mill est une des rares visions philosophiques du 19ème siècle à n’avoir pris quasiment aucune ride, pour la raison qu’elle est à la base du libéralisme. Mais elle est fondée sur un qui pro quo : lorsque les arguments divers se sont neutralisés reste-t-il assez de vérité pour agir, non, pas exactement pour agir, pour trier parmi les actions possibles celles qui ne sont pas colorées d’une interprétation, autrement dit pour l’intendance, la gestion et toutes les catégories d’action qui sont susceptibles de négociation en fonction des moyens économiques en place.

On a l’impression qu’on ne pourrait plus se passer de Wikipédia. Mais ne faut-il pas plutôt considérer que c’est le capitalisme qui ne peut pas s’en passer ? Car le paysage ainsi planté a pour caractéristique fondamentale d’avoir relativisé le plus soigneusement possible toutes les idéalités du registre des valeurs morales, et ainsi on laisse un champ plus libre aux affaires.

Des encyclopédies d’un autre type sont celles qui sont faites avec des auteurs engagés et opposés qui prennent la responsabilité des thèses qu’ils portent. C’est beaucoup plus intéressant, plus généreux aussi, parce que ça ne fait pas l’aumône d’un savoir sédimenté. Cela incite le lecteur à un travail de construction de son opinion avec des matériaux pluriels.

La seule fraîcheur dans Wikipédia se trouve dans les comptes rendus des idées divergentes des penseurs du passé, souvent audacieuses, lectures du monde qui interpellent encore la société d’aujourd’hui. Le pluralisme n’y est que dans le passé. Aujourd’hui prendre parti, interpréter, est banni, car c’est rattacher son discours à des strates géographiques, sociales, philosophiques ou politiques qui restreignent le marché des idées.

On a là un des facteurs d’immobilisme de notre époque, incapable de réagir devant les dynamiques évidentes qui nous menacent. Car nous avons un besoin impérieux de prendre au sérieux les lectures de l’éventuel dans tous les domaines qui touchent à l’environnement. En « économisant » non seulement les biens et les services mais aussi les idées, ne rend-on pas la transition écologique impossible ?

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5 réponses à Wikipédia et immobilisme

  1. Anne Onym dit :

    Des encyclopédies d’un autre type sont elles aussi capitalistes ?

    N’importe quelle encyclopédie n’est elle pas un matériau pour les lecteur-rice-s à se bâtir opinion ?

    • N. Bouleau dit :

      Merci de cette question car sur ce sujet je dois en effet en dire davantage. Wikipédia est le sixième site le plus visité au monde après deux sites de relations, deux moteurs de recherche et un site de vidéos. Autant dire que c’est devenu le savoir.
      C’est déjà effrayant en soi. Que sur tous les sujets notre époque ait créé ainsi une référence de pensée unique c’est vertigineux, ça fait peur. On peut analyser cela suivant plusieurs registres:
      a) Je ne peux pas ressentir ce dispositif comme bienveillant car il y a monopole. On est écrasé par cette machinerie devenue technocratie. Internet c’est intéressant si c’est comme dans la ville, si on peut s’y promener et y trouver une variété de sollicitations ouvertes.
      b) C’est plus qu’une encyclopédie ça ne fait pas qu’expliquer le moteur à 4 temps ou les lampes basse consommation, ça aborde tous les débats sur la santé, sur les soins périnataux, sur la fin de vie, sur la morale, sur les religions, sur l’histoire, sur la politique, sur les conflits armés, etc. autant de sujets où le pluralisme est évident. Donc ça uniformise.
      c) La fabrication de connaissance y suit un processus extrêmement conformiste. La puissance économique et territoriale des arguments sur tous les supports tient lieu de paysage stable de référence. Je l’ai dit plus haut, la doctrine méthodologique est fondée sur les thèses de John Stuart Mill qu’il y a assez de vérité pour agir si on laisse la liberté d’expression opérer les critiques des thèses les unes contre les autres. Cette doctrine fut perfectionnée par John Dewey : il faut élaguer dans la connaissance et ne laisser que ce qui est commun. Cela se traduit dans Wikipédia par la réduction au consensuel. Vous pourrez vérifier que sur les sujets que vous connaissez bien c’est toujours des lieux communs.
      d) Ça fonctionne comme LA vérité. Le processus est tout à fait similaire à la science positiviste du 19ème siècle où les manuels scolaires luttaient contre toutes les croyances et les superstitions, où il y avait d’un côté la science possédée par les ingénieurs et les savants, et de l’autre l’ignorance. C’est ainsi que les animaux et les plantes étaient classés en utiles et nuisibles, ces derniers devant être éliminés…
      e) Ça fige, ça immobilise. N’oublions pas que notre époque est crispée sur des positions immuables : continuer la croissance, continuer à polluer, ne jamais dépenser d’argent pour des causes collectives. N’oublions pas que « camper sur ses positions » est la plus grande des menaces pour l’avenir compte tenu des tendances.
      f) Au contraire l’Encyclopédie de Diderot-d’Alembert c’était très différent, très engagé, très courageux. Les deux premiers volumes sont interdits par le conseil d’Etat en 1752. Lisez les articles écrits par d’Holbach. Il s’agit, sous prétexte de description des techniques des manufactures de placer des bombes idéologiques dans tous les domaines sur lesquels s’appuie l’Ancien Régime.
      e) D’un point de vue philosophique, on réalise les objectifs que les pragmatistes américains assignaient à l’éducation. Selon John Dewey « Les affaires, la politique, l’art, la science, la religion, réclament de l’attention ; il en résulterait la confusion. Le rôle premier de l’organe social que nous appelons l’école est de fournir un environnement simplifié. Il sélectionne les registres qui sont vraiment fondamentaux et que le jeune peut vraiment appréhender. Ensuite il établit un ordre progressif utilisant les facteurs acquis en premier comme moyen pour acquérir des vues sur ce qui est plus compliqué ». En second lieu « la sélection [des contenus] n’a pas seulement pour but de simplifier mais d’écarter ce qui est indésirable. Chaque société est encombrée avec des trivialités, du bois mort du passé et avec ce qui est positivement pervers. L’école a le devoir d’omettre ces choses de l’environnement qu’elle propose et de faire en sorte de contrecarrer leur influence » (J. Dewey, Democracy and Education, an Introduction to the Philosophy of Education (1916).
      Mais c’est en réalité reprendre une tradition assez française bien représentée par la philosophie de Victor Cousin. Au moment où Marx et Comte élaboraient leurs doctrines qui l’une et l’autre changèrent le monde, Victor Cousin enseignait ceci : « La vraie philosophie embrasse à la fois la religion, et l’art, et l’Etat, et l’industrie; elle n’est pas exclusive; elle doit au contraire tout concilier et tout rapprocher » (Cours d’histoire de la philosophie, (1918, 1941) Fayard 1991). Comme dit Durkheim, « Suivant Cousin, la vérité n’est plus à chercher. Elle est trouvée. Seulement, elle est disséminée dans les différents systèmes philosophiques parus jusqu’à présent. Il n’y a donc qu’à extraire de partout où ils se trouvent, ces fragments de vérité épars et mêlés à l’erreur, et à les réunir pour en former un système dont les doctrines seront la vérité même. » (E. Durkheim, Cours de philosophie fait au lycée de Sens 1883-84, Notes prises par A. Lalande, éd. électronique, Université du Québec à Chicoutimi 2002). La philosophie de Cousin n’a rien apporté en philosophie, encore moins en histoire de la pensée.
      Donc pour votre question que toute encyclopédie est un matériau pour se forger une opinion, je répondrais de la façon suivante : je crois que c’est plus intéressant de se forger une opinion par exemple contre Picasso, pour Nicolas de Staël, contre Dali, pour Sorolla, etc., en regardant tranquillement plusieurs de leurs toiles que de savoir ce qu’on en dit « en général ».

  2. Luline dit :

    Merci pour cette réflexion du Wikipédia. Pour ma part, je considère cette encyclopédie pour ce qu’elle est, à savoir une boîte à outils multiforme où l’on peut trouver tout et son contraire, ou presque. Bien sûr, un d’Holbach, un Diderot, à Rousseau ont écrit des articles sulfureux à leur époque dans l’Encyclopédie, et c’est ce qui distingue cette oeuvre d’un dictionnaire. Mais ce n’est pas Wikipédia qui génère la pensée unique. Voyez par exemples des notices de personnes comme Rachel Carson ou Nicholas Georgescu-Roegen, deux dissidents de la pensée et vous constaterez l’on peut parfaitement trouver matière à critique et à réflexion. Encore faudrait-il apprendre à s’en servir, comme on apprend à utiliser un dictionnaire. Je ne sais pas si les enseignents le font, tant dans les collèges, lycées et universités.

    • N. Bouleau dit :

      Vous citez de bons exemples d’articles éclairant la pensée d’auteurs qui peuvent apparaître dissidents ou hétérodoxes par rapport aux idées main stream. Ce sur quoi j’insiste dans ce blog, vous l’avez bien compris, c’est le pluralisme. Et c’est pourquoi je pense que sur des thèmes (plutôt que sur des personnages, mais aussi pour des personnages), pour des mots clés, tels que démocratie, islam, vérité, service éco-systémique, analyse coût bénéfice, etc. il serait plus intéressant d’avoir plusieurs présentations plutôt que la sédimentation des retouches des rédacteurs. Ceci dit, en effet, il faut l’utiliser au mieux pour ce qu’elle est. Il est clair aussi que l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert était autrement subversive comme l’a montré Gilbert Simondon elle a réellement contribué à modifier la responsabilité du citoyen et à tourner la page de l’ancien régime.

      • Luline dit :

        Je vous signale que vous pouvez consulter la dernière enquête sur l’utilisation de Wikipedia qui corrobore ce que je dis, à savoir que Wikipédia est devenu une encyclopédie classique en ligne. réf. Nicolas Jullien, « qui a répondu à l’enquête Wikipédia ? ».

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