A partir de Freud et Lacan sur le beau

(Prétexte pour une soirée d’été) Arsinoe2
Apparemment Freud ne savait pas tellement quoi dire de la beauté. Il traite de la sublimation, également du narcissisme mais ne fait pas de la beauté un thème en soi de la théorie analytique. Dans Malaise dans la civilisation, il expose que, pour l’essentiel, la création artistique et les mécanismes de la beauté échappent à la psychanalyse. Celle-ci est impuissante à juger de la qualité d’une œuvre et à comprendre sa création. Voyant l’art comme un remplacement de la dynamique sexuelle, il lui est difficile de penser que Vinci est un vrai scientifique, que la connaissance se fabrique à la manière de Léonard, que ce substitut puisse être la voie épistémique.
Et la beauté, n’est-ce pas, pour une part inépuisable, est la beauté féminine. La femme, autre domaine où Freud préfère se mettre en retrait. Il confie à Marie Bonaparte: «La grande question restée sans réponse et à laquelle moi-même n’ai jamais pu répondre malgré mes trente années d’étude de l’âme féminine est la suivante: que veut la femme?». Ce faisant il place volontairement toute la littérature exploratrice des sentiments – exceptés les grand mythes qui ont pour lui une valeur historique fondatrice – à l’extérieur de la psychanalyse.vierge-et-lenfant-entourc3a9s-danges-fouquet
Cela se rattache évidemment à sa stratégie d’institutionnalisation de la psychanalyse comme discipline, il écarte ce qui est inutile ou vague pour renforcer le reste. On le voit dans la gestion de ses correspondants épistolaires. Par exemple il écarte le concept de scotomisation – hallucination négative –, etc.
Il conviendrait tout de même d’expliquer pourquoi dans la vie naturelle la beauté semble un phénomène premier de l’amour et non un épiphénomène. Chez les oiseaux les femelles y sont incontestablement sensibles, et obtiennent, à la longue des prouesses imaginatives de leurs soupirants. Chez les humains les adolescents la ressentent comme un éblouissement déclencheur capable d’orienter leur vie…

Lacan tente d’aller plus loin, il consacre une séance du séminaire à la question du beau où il confirme que Freud a été là d’une prudence singulière : « Sur la nature de ce qui se manifeste de création dans le beau, l’analyste n’a, selon lui rien à dire. »[1]
Une hypothèse pour rendre compte de cette extériorité du beau vis-à-vis de la psychanalyse pourrait-être que le beau aurait, par nature, une dimension collective et relèverait donc de la sociologie. Lacan se demande si la valeur du beau ne serait pas pensée par Freud comme valeur économique. Car dès lors « l’œuvre du créateur de beau, revient dans le champ des biens, à savoir quand ils sont devenus des marchandises. »
Il y a chez Freud une certaine façon de démystifier, de prendre les choses plus concrètement que n’osent le faire en général les philosophes, et Lacan ne le suit pas sur ce terrain : « Il faut bien dire que le résumé que nous donne Freud de ce qui est la carrière de l’artiste est quasiment grotesque – l’artiste, dit-il, donne forme belle au désir interdit, pour que chacun, en lui achetant son petit produit d’art, récompense et sanctionne son audace. »tanagras2
Sans doute, y eut-il depuis longtemps une part de vérité dans ce résumé. Les figures des vases grecs et les lascives et sensuelles tanagras étaient reproduites et vendues en centaines d’exemplaires pour alimenter les fantasmes populaires. Akro2Mais c’est une erreur, grave, curieuse, de faire de cela un schème général. L’art existait avant que la monnaie ne soit inventée. C’est l’occasion de mentionner les fresques sublimes découvertes récemment dans les fouilles de la cité d’Akrotiri enfouie au 17ème siècle avant J.-C. sous les cendres du volcan de Santorin. Akro1Ce « résumé » a même un côté salace, j’ose-parler-de-ce-qui-est-vil qui ne peut que détériorer la confiance qu’on avait dans le père de la psychanalyse. Allons ! Pensons aux bisons d’Altamira, à l’architecture japonaise, à l’art cistercien, aux cathédrales, à Brunelleschi, aux marbres inachevés de Michelange, au Requiem de Mozart…
Lacan rappelle qu' »il y a un rapport du beau avec le désir » et note : « le beau a pour effet de suspendre, d’abaisser, de désarmer, dirais-je, le désir. La manifestation du beau intimide, interdit, le désir. »[2] Ce thème préfigure une investigation fondamentale que Lacan mènera sur le désir et l’interdit essentiellement dans le séminaire XX Encore (1972-73) où il rappelle comme une évidence sur laquelle il a déjà insisté que du côté de l’homme celui-ci ne peut jouir du corps de la femme et donc faire l’amour que s’il y a castration, c’est-à-dire « quelque chose qui dit non à la fonction phallique ».
En 1960 Lacan frôle seulement la question de l’outrage en avançant : « Il semble, au reste, qu’il soit dans la nature du beau de rester, comme on dit, insensible à l’outrage, et ce n’est pas là un des éléments le moins significatif de sa structure. » Oui, théoriquement, mais ceci se retourne aujourd’hui, le beau devient une cible dont la destruction est une valeur au nom de l’islam extrémiste.
Et malgré tout, après ces amendements, Lacan, pour ce qui est du rôle de la psychanalyse, semble se rallier à la prudence de Freud : « nous n’avons rien à dire de beau ». « Un mot d’esprit n’est pas beau ».[3]

Alors qu’un parcours mathématique peut facilement atteindre la beauté, un mot d’esprit n’est pas beau. La psychanalyse n’a rien à dire de beau. Ni dans sa théorie ni dans sa pratique clinique. Quelles sont les philosophies où le beau n’a pas sa place ? Le matérialisme marxiste sans doute et surtout l’utilitarisme des Bentham et Mill, avec leur immense sillage théorisé par le pragmatisme. La psychanalyse se rattache ainsi aux pensées du « on n’a pas besoin de », de la chose en soi de Kant, de dieu, des dualités des grandes philosophies…
Et on en arrive à la situation  – prévisible – où nombre de psychiatres et de pédopsychiatres considèrent qu’on n’a pas besoin de la psychanalyse…
C’est curieux parce qu’en maths aussi nous pourrions dire que la beauté n’a pas d’importance, qu’elle n’est qu’un assortiment occasionnel, que les mathématiques ont une fonction concrète effective de décrire et de comprendre le monde et les dispositifs que la technique élabore.
Mais il n’en est pas ainsi. En mathématiques nous avons beaucoup à faire à la beauté. Hardy, le découvreur de Ramanujan, disait que le premier critère était la beauté. Et il est curieux que la psychanalyse se soit détournée de cette question, elle qui explore tant ce qui est trouvé laid par notre jugement moral. Le laid n’est pas l’insignifiant, mais plutôt ce qu’on a trouvé beau – ou qu’on aurait trouvé beau – dans un référentiel affectif qu’on a quitté et dominé. On est donc en droit de le mépriser sciemment…
C’est curieux d’autant plus que l’inconscient chez les mathématiciens psychologues Henri Poincaré et Jacques Hadamard est justement un esthète qui préside à la créativité par son goût et par ses choix, qu’il faudra ensuite vérifier.[4]

La beauté des femmes vivantes incite naturellement les hommes à être aimables et prévenants au risque de l’amorce d’un quiproquo. Elles souhaitent certainement la courtoisie comme règle sociale et attachent à cet ordre bien plus qu’une politesse, mais pour leurs relations directes ce qui se joue est tout autre chose. Est-on gentil avec elles, qu’elles peuvent devenir absentes voire blessantes. Elles accordent une valeur secondaire au penchant sentimental chez les hommes. Sans doute parce qu’elles y lisent toujours, à juste titre, l’image de la mère.
L’apparition de Madame Arnoux pour Frédéric Moreau est du registre de la beauté. « Elle avait un large chapeau de paille, avec des rubans roses qui palpitaient au vent derrière elle. Ses bandeaux noirs, contournant la pointe de ses grands sourcils, descendaient très bas et semblaient presser amoureusement l’ovale de sa figure. Sa robe de mousseline claire, tachetée de petits pois, se répandait à plis nombreux. Elle était en train de broder quelque chose ; et son nez droit, son menton, toute sa personne se découpait sur le fond de l’air bleu. »
Il semblerait qu’elles préfèrent souvent susciter l’amour des hommes qui ont une dynamique propre. C’est ce qui fait la supériorité du tango sur les autres danses. L’art de conduire en inventant et en suscitant une compréhension naturelle qui réunit et accorde les intentions de plus en plus facilement. D’où une sorte de paradigme moral : conduire sa vie amoureuse en milanguero…

Plus vaste est la question sociologique de la gestion collective de la beauté. Comment certaines régions, certaines civilisations, parviennent-elles à un climat social où les constructions et l’organisation urbaine valent plus que par leur seule utilité fonctionnelle, où les vêtements, de ville et de campagne, de loisir et de travail, ne sont pas là pour cacher la beauté mais pour mettre en beauté. Il s’agit de conventions implicites diverses qui donne aux femmes la possibilité d’être belles sans avoir l’air de prostituées. Cela ne peut résulter que d’une longue évolution historique, une culture visant à éduquer naturellement les hommes à accepter leur condition masculine.
On a tendance à penser que les Anciens divergeaient nettement à ce sujet. D’un côté les Achéménides qui ornèrent leur splendide cité de Persépolis persepolisde sublimes bas reliefs avec des milliers de personnages les plus divers où pas une seule femme n’est représentée. Et de l’autre le monde grec, avant la pudeur romaine, réjoui de la beauté des femmes, honorant les artistes qui les rendent les plus belles, et leur accordant un rôle de premier plan dans la vie amoureuse des dieux. Ce serait oublier que cette liberté grecque est obtenue par un certain nombre de règles patrimoniales pour les femmes qui les protègent contre les aléas et les caprices des hommes. Les lois de Gortyne sont d’une grande précision. La vie amoureuse avec une femme semble porteuse de conséquences plus concrètes que les aventures entre les hommes.
De nos jours il est certain que la fascination de l’Occident réside pour une grande part dans l’image d’une gestion collective de la beauté où la femme belle n’a rien à craindre, ne passe pas pour une godiche, et participe aux responsabilités. Situation idéale de plus en plus illusoire sans doute, fragile en tout cas. C’est une dimension du vivre ensemble précieuse à cause justement de sa labilité.

Finalement on ne sait pas, la sociologie est trop épistémique pour éclaircir ces questions parce que le savoir scientifique – tel que pratiqué actuellement – est biaisé sur ce qui est du genre, et nous retournons ainsi à Lacan.
Pour dire les doutes sous  forme d’aphorisme, je crois que les hommes connaissent mieux les hommes qu’ils ne connaissent les femmes, et aussi que les femmes connaissent mieux les hommes que les femmes. Les femen évidemment se savent belles, mais que connaissent-elles des femmes?


[1] Séminaire VII, 18 mai 1960.
[2] Ce qu’Edgar Morin énoncera de façon plus crue « Une belle femme aux traits réguliers est moins bandante » Journal de Californie, Seuil 1970.
[3] Séminaire XXIV 18 avril 1977.
[4] Je ne m’étends pas ici, ces questions sont approfondies dans mon Cours de philosophie des sciences pour doctorants à paraître aux éditions Spartacus-idh.

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