Adaptation et innovation technique

Dès les années 90 une vingtaine d’année après le rapport du Club de Rome, et après la candidature courageuse de René Dumont à la présidentielle, nous étions déjà étonnés qu’il ne se passe rien et que les rejets de gaz à effet de serre continuent d’augmenter.

J’écris « nous » en effet il s’agissait vraiment des citoyens de tous bords de gauche de droite, connaisseurs de la physique de la nature ou pas, de tempérament révolutionnaire ou réformiste, en fait tous ceux qui mettaient la charpente rationaliste avant leurs affects personnels. Les climato-sceptiques eux-mêmes étaient forcés de faire croire qu’ils avaient la science de leur côté.
Si aujourd’hui c’est la même chose, en pire, c’est qu’il y a un problème sur la place des arguments scientifiques dans les décisions. Il y a un « effet » plus profond plus caché que le simple fait de dire que la rationalité ne saurait s’appliquer à tout, que le subjectif existe et que le social n’a pas à suivre automatiquement un cadre imposé fût-il rationnel.
On a répété le conflit entre intérêt individuel et collectif… le dilemme du prisonnier,[1] le catastrophisme et les décisions glissantes[2]… tout cela est vrai mais il faut analyser les causes plus en profondeur : pourquoi l’enfer est-il pavé de bonnes intentions ?

1) Premier point fondamental : la technique est opportuniste vis à vis de la science.
Le terme d’opportunisme ici vient de la théorie de l’évolution. A propos de l’apparition d’un organe complexe les biologistes admettent qu’il y a un retour de la performance vers l’hérédité par le mécanisme de la sélection. Mais ceci n’est certainement pas univoque. Par exemple pour l’œil, si les yeux des poissons suivent le même principe optique que ceux de l’homme, ils ne sont pas faits avec les mêmes protéines, ils utilisent des protéines translucides qui étaient déjà présentes dans les formes ancestrales préalables. Il y a de l’opportunisme en évolution.
C’est la même chose dans la relation de la science et de la technique et aussi de la science et de l’industrie militaire. Souvent les chercheurs trouvent des effets qu’ils n’ont pas explicitement cherchés. Et la communauté scientifique est maintenue dans une position déontologique et juridique où la science propose et la technique dispose. La séparation entre le chercheur dans sa référence disciplinaire et l’ingénieur dans son pragmatisme économique et/ou militaire permet au savant de conserver l’illusion d’une innocence pure et absolue. Le cas du nucléaire est patent. Les savants ont développé la physique quantique des hautes énergies et plusieurs se sont laissé entraîner dans le programme Manhattan et n’ont pris conscience qu’ils avaient fait fausse route qu’après le spectacle de Hiroshima et de Nagasaki.[3]
On comprend aussi pourquoi dans sa réponse à la question d’Einstein Pourquoi la guerre ? (1933) Sigmund Freud fait confiance à la science, il termine par cette affirmation « Tout ce qui travaille au développement de la culture travaille aussi contre la guerre ». Freud a eu tendance à projeter un peu rapidement des dynamiques individuelles sur le plan global et social, avec un grand respect pour la science comme enlightment.
Le nucléaire n’est pas une exception. Très représentatif de l’irresponsabilité de la science est le cas de la chimie avec la découverte puis les progrès de la polymérisation. Cela a commencé avec la nitrocellulose. La démarche, purement abstraite, consiste à ouvrir certaines liaisons d’une molécule pour pouvoir l’accrocher à elle-même et ainsi réaliser des chaines linéaires, ou des réseaux de dimension deux ou trois. Les savants et leurs équipes publiques et privées ont étudié les méthodes d’obtention de ces grandes molécules. Une production pléthorique de nouvelles substances aux propriétés variées a marqué la seconde moitié du 20ème siècle, en façonnant progressivement tous les objets de la vie quotidienne. De petits bazars sont apparu dans les villes où tout était en plastique. La production mondiale de plastique est passée de 2,3 millions de tonnes en 1950 à 448 millions en 2015. Ces grandes molécules font des miettes durables qui se mélangent au plancton dans les océans et les petits poissons qui vivent en banc et se nourrissent de plancton ne peuvent pas ne pas en avaler, mettant en péril la longue chaine trophique de la mer. Les grandes molécules du vivant sont très différentes : elles sont métastables. Celles-ci ne se maintiennent que par la collaboration du contexte dans des systèmes ouverts qui reçoivent de l’énergie et de la matière, raison pour laquelle elles sont biodégradables. Les savants se sont focalisés sur l’innovation que le progrès économique a facilement financée. Du coup nous sommes maintenant dépassés, débordés, overwhelmed, comme disait Alexandre Grothendieck devant les scientifiques du CERN à Genève.
Notons que les entreprises ont tiré parti des inventions en brevetant les procédés ce qui leur a donné une rente durant 20 ans et puis progressivement les dégâts se sont accumulés et maintenant nous nous trouvons devant un problème insoluble de nettoyage des océans pour les générations futures.
Le cas de la biologie est similaire et encore plus dangereux.[4]

2) L’écomodernisme des pays sur-émetteurs ne va pas où il regarde
L’idée de résoudre le problème du climat et des limites de la planète grâce à la technique est déjà ancienne, elle était à la base de la théorie du développement durable dans les années 90. Seulement s’adapter aux modifications dont on est la cause crée globalement un bouclage pervers. On peut le voir comme une marche en crabe ou un bootstrap.
Le slogan politique de l’adaptation grâce à la technique, d’une idée douteuse au niveau mondial, devient une contre vérité criante lorsqu’il est appliqué par les pays qui émettent déjà plus que la moyenne planétaire.
L’écomodernisme est pratiqué déjà par des pays sur-émetteurs et dès lors que ces pays ne font rien contre cette sur-émission[5], ce surcroît de technique ne profitera qu’à ceux qui profitent déjà, les mêmes qui ont le plus profité des ressources jusqu’à présent.
Les Etats-Unis, l’Europe et la Chine sont sur-émetteurs pour longtemps encore, ils subissent la nouvelle variabilité du climat et la volatilité accrue des prix des ressources, et pour se couvrir de ces risques ils fabriquent des outils techniques et/ou financiers qui ne sont pas à la portée des pays sous-émetteurs. La situation empire.

3) Changer la nature avec une « nature artificielle » pour aller plus vite ?
La France ressent déjà le changement climatique, la variabilité des précipitations accroît les eaux de ruissellement et diminue les nappes phréatiques. Les arbres et les plantes potagères en place souffrent plus ou moins de la sécheresse. Alors dans les labos publics et privés les biologistes manipulateurs d’ADN s’activent avec les NGT (nouvelles techniques génomiques) que la Commission essaie de soustraire à la législation des OGM, pour obtenir des espèces mieux disposées à ces changements, voire des arbres qui font du bois plus rapidement. Cet engouement ludique des chercheurs est encouragé par certains hommes politiques bien intentionnés.
Pascal Canfin déclare ainsi : « Le monde agricole a conscience qu’il faudra évoluer avec des solutions basées sur l’agroforesterie, mais pourquoi écarter la génomique, qui permet de gagner du temps au lieu de laisser la nature mettre un siècle pour sélectionner le bon gène ?»[6]
Cependant primo les espèces adaptées existent déjà, si on laissait les agriculteurs choisir les variétés et enrichir les connaissances à ce sujet on n’aurait pas besoin des NGT ni de la transgenèse.
Secundo les comportements in situ de ces espèces artificielles sont inconnus sur le temps long ainsi que leur vulnérabilité aux parasites, sans parler des perturbations qu’elles provoquent sur les autres plantes et sur la faune.
Et tertio ce type de démarche est fragile. Nous sommes responsables du changement climatique et au lieu de cesser de polluer nous continuons en tentant d’inventer des jambes de bois en plastique ! Les critères de « performance » des nouveaux végétaux sont très sommaires par rapport à la complexité du vivre ensemble que la nature imposait à nos forêts, l’adaptation à cette complexité prenait du temps mais comme dit le proverbe « le temps ne respecte pas ce qui se fait sans lui ».

4) S’agit-il de sauver le climat ou de préserver l’innocence des scientifiques des pays riches ?
En résumé cette analyse montre que :
– la science découvre des effets, elle dit qu’on peut faire ceci ou cela, mais si on le fait, elle ne dit pas quelles conséquences cela aura sur la nature ;
– néanmoins la technique grapille des innovations pour résoudre des problèmes d’adaptation ;
– les problèmes ainsi résolus sont essentiellement ceux des pays sur-émetteurs ;
– on a aggravé la situation en toute bonne conscience.

Aux yeux des pays du Sud les pays riches utilisent le changement climatique pour conforter leur domination du monde. Voir sur ce blog La désastreuse victoire de l’adaptation.

 

[1] Cf N. Bouleau “Un, deux, trois, soleil” Esprit, décembre 2009.
[2] Voir sur ce blog L’économisation du catastrophisme
[3] Voir les travaux des philosophes Günther Anders et Karl Jaspers. Ce dernier montre bien comment l’illusion de pureté maintient la motivation des chercheurs (La bombe atomique et l’avenir de l’homme Buchet-Chastel 1963).
[4] Cf. N. Bouleau La biologie contre l’écologie, le nouvel empirisme de synthèse, Spartacus-idh 2022.
[5] Voir sur ce blog La désastreuse victoire de l’adaptation
[6] cité par Matthieu Goar Le Monde du 23 juin 2023.

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