Une réponse à Alain Madelin

Dans cette page je prends le contrepied d’une idée développée dans un article du Figaro du 26 juin dernier intitulé  » ‘Laissez-nous faire’ voilà ce que les Français attendent à l’approche de la présidentielle « .

           En voici le résumé. Selon Alain Madelin, le schéma général du type de discours de tout présidentiable consiste à dire « Si vous me faites confiance, voici ce que je ferai demain pour vous. » Et on promet de planifier, de lever de nouveaux impôts, de réguler, de légiférer encore et encore. Ce que le pays attend au contraire ce sont les annonces courageuses : « Voici ce que je vais cesser de faire. Voici ce que je vais vous permettre de faire. J’ai confiance en vous. »             L’attente des électeurs est plutôt « Laissez-nous faire, laissez-nous entreprendre, travailler, créer, laissez-nous choisir (l’école de nos enfants, l’âge de la retraite), laissez-nous décider, laissez-nous vivre. » Alain Madelin appuie sa thèse sur un rappel historique, Colbert, François Le Gendre, la France travaillait et l’ouverture des initiatives préparait le passage de l’économie agricole à l’époque des manufactures. On voit bien l’idée de Madelin : « Ce que les citoyens savent faire, il faut les laisser faire. » L’État ne peut pas tout faire, il n’en a pas les moyens, ni le talent.

Le propos est important à mon avis, il met le projecteur sur un choix crucial de l’évolution de nos sociétés. L’idée n’est pas nouvelle. Mais cela ne la disqualifie pas pour autant. Adam Smith déjà en 1776 considérait que l’individu pouvait oublier la société et ne plus penser qu’à son intérêt propre, car le marché allait transmuer ces égoïsmes en un bienfait global :

« He generally, indeed, neither intends to promote the public interest, nor knows how much he is promoting it. By preferring the support of domestic to that of foreign industry, he intends only his own security; and by directing that industry in such a manner as its produce may be of the greatest value, he intends only his own gain, and he is in this, as in many other cases, led by an invisible hand to promote an end which was no part of his intention »

et, au début du siècle suivant, Jean-Baptiste Say dissipe tout malentendu :

« Avons-nous trouvé le gouvernement de la société dans tout cela ? Non. Et la raison en est que le gouvernement n’est point une partie essentielle de l’organisation sociale. Remarquez bien que je ne dis pas que le gouvernement est inutile ; je dis qu’il n’est pas essentiel ; que la société peut exister sans lui ; et que si les associés voulaient bien faire leurs affaires et me laisser faire la mienne, la société pourrait à la rigueur marcher sans gouvernement. »

Il y a dans la même page de ce disciple de Smith un détail profondément significatif pour le lecteur d’aujourd’hui. Comme Jean-Baptiste Say ne trouve pas d’exemple de nation sans gouvernement, pour illustrer son propos, il choisit de citer les installations d’immigrants dans le Kentucky qui constituent à l’époque la nouvelle frange dans la conquête des espaces libres des Etats-Unis :

« il y a des cantons où une famille vient d’abord s’établir ; puis une autre dans le voisinage de la première ; puis une troisième ; finalement les villages se forment, on y fait des maisons et des enfants; on les habille, on les nourrit, très bien, mieux que beaucoup de ménages ne peuvent se nourrir dans la rue Jean-Pain-Mollet, et pourtant, oh ! malheur ! il n’y a pas de Gouvernement ».[1]

Et plus loin

Notre gouvernement exercera, dira-t-on, une influence favorable à votre commerce. — Eh qu’il me laisse tranquille. Quelle influence me sera plus favorable que mon repos et ma liberté ! Quand la pensée du gouvernement se déploie dans l’intérieur, quand la manie de réglementer, d’influer sur les actions, sur les opinions, s’en mêle, quel enfer !

Évidemment ce long courant est à distinguer soigneusement de l’anarchie. La république prônée par Alain Madelin n’est pas anarchique, elle vise la prospérité comme celle d’Adam Smith et donc respecte les échanges consentis. Il faut plutôt la voir comme une anomie, c’est-à-dire un système sans lois surajoutées qui seraient par décrets abstraits imposées aux minorités. C’est un libre-échange doté d’un gouvernement minimal, nous pourrions citer aussi bien Margaret Thatcher.

           Nous ne sommes plus dans le même contexte historique. Avant l’ère industrielle les humains n’abîmaient pas le jardin. L’essentiel de l’activité se déroulait dans un cadre quasi-stationnaire sans même devoir se soucier des limites du parc naturel. Par rapport au pouvoir absolu, la démocratie possédait cette précieuse vertu de représenter la population y compris les minorités. Les deux derniers siècles ont été marqués par des guerres pour défendre ce régime fragile où les habitants sont entendus et représentés. Les programmes électoraux étaient fondés sur la confiance, passage de relai à un représentant élu à l’écoute des attentes des citoyens. La République démocratique n’était pas le moyen le plus simple d’installer une gouvernance. C’était un choix de principe qui pouvait se concrétiser suivant diverses modalités.

Puis on est entré dans l’anthropocène. Annoncé de façon rigoureuse par les scientifiques dès le début des années 1990, avec ses deux contraintes majeures a) l’effet de serre, b) la biodiversité, qui ont été précisées, étudiées, mesurées, depuis plus de trente ans. Certains scientifiques n’y croyaient pas, le honteux manifeste de Heidelberg a même montré que les lauriers n’empêchaient pas l’aveuglement. En France le plus bruyant des climato-sceptiques a été nommé ministre.

                  Il était évident que freiner les émissions de CO2 freinait aussi l’économie : le jeu est à intérêts divergents. Le GIEC a sans doute été trop laxiste dans la rédaction de la partie économique de ses rapports.

                  Lorsque l’ONU a été créée après la seconde guerre mondiale, le changement climatique dû à l’effet de serre était un « effet » comme il y en a beaucoup en physique, on ne savait pas bien les conséquences mesurables qu’il aurait. Mais ce n’était plus le cas lorsque le GIEC a été créé 43 ans plus tard. En 1988 on savait, des modèles précis avaient été calculés et les conséquences qu’ils décrivaient étaient alarmantes.

             La bataille politique historique a été autour du rôle du groupe 3, le groupe « économie », et par voie de conséquence autour du rôle des Conférences onusiennes successives sur le climat. Il aurait fallu garder strictement le cap que ces Conférences soient exécutives, avec des moyens collectifs opérationnels. Au lieu de cela on s’est amusé à confier le problème aux marchés financiers dérivés, nouvellement créés. Il y avait l’idée « géniale » des droits à polluer négociables. Comme si le capitalisme allait résoudre sans douleur la répartition des efforts. Il aurait fallu garder le cap de conférences exécutives. Il n’est pas trop tard pour y revenir. Le capitalisme n’est pas gentil. Il se moque complètement de la planète. Le ministre climatosceptique avait trouvé la formule : « économiser la planète » ça voulait dire faire gérer l’effet de serre par le capitalisme. C’était idiot : le marché ne traite pas les problèmes à intérêts divergents où l’intérêt de chacun est de nuire à tous.

            J’ai l’impression que la démocratie a été vécue depuis trente ans d’une façon classique, quasi hellénique, alors qu’il aurait fallu que les députés assument les responsabilités collectives sur les paramètres que les électeurs ne connaissent pas directement et même ne comprennent pas bien. Nous constatons que ces responsabilités ne sont pas assumées. La lenteur des temps de retour du système crée un décalage qui fait croire que le drame est plus léger qu’il n’est réellement, d’où une course qui part toujours trop tard.

            La nouvelle république qui devrait gouverner l’impact du genre humain sur cette planète, a absolument besoin de la démocratie et de ses élus. Car le peuple ne voit pas la couche d’ozone, ne voit pas la destruction de l’humus par les pesticides, ne voit pas ou mal la chute vertigineuse de la biodiversité, ne voit pas les dépôts de plastique au fond des océans ni ceux avalés par les animaux marins.

Aujourd’hui qu’est-ce qu’il faut faire ? Attention ! en 50 ans, le capitalisme s’est perfectionné, il a créé les marchés à terme, la titrisation, la finance habillée en vert, l’intox massive par les réseaux. On n’arrivera pas à le faire revenir en arrière, à supprimer les marchés à terme, à rendre l’actionnaire juridiquement responsable de ce qui est fait de son argent, non, car le capitalisme est prêt à faire la guerre contre toute velléité d’organisation mondiale autre que les marchés (et même à faire la guerre pour des raisons obscures et changeantes). Et on voit aujourd’hui que l’ONU malgré sa grande faiblesse est gênante pour l’administration Trump.

A mon avis le GIEC n’a pas été suffisamment politique jusqu’à présent, « politique » au sens de développer une solidarité contractuelle entre nations, de construire une mutualité, d’accompagner l’ONU de moyens incitatifs pour annuler l’effet « à intérêts divergents » du problème. Les conflits que nous voyons sur la scène internationale ressemblent à des jeux vidéo, violents, stupides. La politique est une affaire sérieuse qui concerne maintenant la gouvernance du monde. Souhaitons que la double canicule cette année en France et ailleurs, puisse faire prendre conscience de la gravité de la situation, et faire reconnaître que l’ONU et ses départements sont la seule institution sur laquelle on peut construire la gouvernance collective.

            Quant aux présidentiables, puissent-ils ne pas suivre les recommandations d’Alain Madelin. Ce double niveau de gouvernance n’est pas à caricaturer. Ne laissons pas les entreprises colossales américaines prendre le pouvoir, et prenons garde aussi de ne pas glisser vers une simplification totalitaire.

Que faire donc ? Appuyer les initiatives qui vont dans la bonne direction : le Shift project (en ayant à l’esprit que le nucléaire, en plus du problème sérieux des déchets, présente un risque nouveau avec la multiplication des drones dont l’origine est incertaine et qui permettent de contourner la dissuasion.)

           Il faut aussi — sans dramatiser — que les médias montrent clairement la gravité de la situation au lieu de la cacher : sécheresse, incendies, gestion de l’eau, etc.

            Et il faut renseigner, décrire et quantifier l’effondrement de la biodiversité.

Et surtout faire prendre conscience aux élus qu’en démocratie les élus sont

la seule clé pour déverrouiller les systèmes à intérêts divergents.


[1] Jean-Baptiste Say Cours à L’Athénée, 3ème séance 1819 in Cours d’économie politique et autres essais.

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La fin du libre-échange

Comment se fait-il que les décisions foisonnantes et désordonnées de Donald Trump n’aient pas été sanctionnées par les marchés financiers ? On observe après un choc douanier que Wall Street se remet en route avec la rationalité habituelle des marchés financiers et leur volatilité. Comme si le problème restait le même avec simplement des conditions initiales différentes.

Ainsi qu’il apparaît dans les rapports du groupe 3 du GIEC, l’économie reste une activité essentiellement interprétative dont le rôle principal est d’ouvrir les débats politiques. Néanmoins, depuis la seconde guerre mondiale, cette discipline est parvenue à construire des cadres de pensée un peu plus rigoureux en incluant dans ses modélisations la prise en compte des risques.

Reprenons ici brièvement son historique récent, déjà esquissé sur ce blog.

              Une première avancée remarquable permit de penser le libre-échange comme une situation d’équilibre entre les parties prenantes selon leurs besoins et leur productions. C’était le CAPM (Capital Asset Pricing Model 1961) grâce auquel on pouvait montrer que des portefeuilles composés de valeurs dans les mêmes proportions que la totalité du marché réalisaient une bonne balance entre le rendement et le risque.

              Durant les trois décennies qui suivirent la seconde guerre mondiale, le calage des fonctions d’utilité pour le choix entre l’espérance et la variance s’appuyait sur les compétences des ingénieurs-économistes, notamment pour évaluer les risques des prêts bancaires aux entreprises. À partir de données quantitatives et de séries chronologiques, ces experts construisaient le cadre des choix en incertitude.

              Ces usages, qui apparaissent maintenant désuets comme nous allons le voir, accompagnaient la période florissante des trente glorieuses. Mais pendant le même temps les progrès de la théorie économique de l’équilibre préparaient un changement radical de paradigme qui allait bouleverser la logique et la pratique des marchés financiers dans les années 1970.

             En 1954 sous la plume de Kenneth Arrow et Gérard Debreu une idée décisive est apparue, véritablement révolutionnaire au point qu’elle ne fut réellement appliquée dans les marchés mondiaux que 20 ans plus tard tant la crainte était forte que cette idée crée des instabilités dangereuses.

              Elle consistait à montrer que le théorème de l’équilibre qui dit qu’un prix s’établit pour chaque denrée permettant pour chaque acheteur-vendeur de suivre sa fonction d’utilité en ne se rapportant qu’à ce prix, pouvait s’étendre sans changement au cas des biens contingents c’est-à-dire aux valeurs dépendant de l’avenir des cotations et transactions.

              Pour dissiper l’appréhension que suscitait la mise en place généralisée des marchés à terme il fallut attendre la découverte d’une méthode opérationnelle de gestion des portefeuilles de contrats à terme décrite dans un célèbre article de Black et Scholes de 1973, et rapidement les marchés dérivés s’organisèrent dans toutes les places financières mondiales. Les nouvelles méthodes de couverture (par portefeuille simulant ou delta neutre) furent enseignées et utilisées par tous les traders.

              Du point de vue de la politique économique mondiale ces innovations revenaient à confier aux parties prenantes elles-mêmes (banques, investisseurs) le soin d’exprimer leurs anticipations et en particulier les risques de volatilité dus à l’agitation des cours. On ne croyait plus aux lois de probabilité que les ingénieurs calculaient par leurs modélisations, et ils quittèrent les banques. Lors des années 2000 d’autres perfectionnements apparurent sous le vocable de titrisation destinés à étendre et fluidifier les marchés.

              À ce stade les mathématiques avancées qui représentaient les marchés idéaux étaient tellement abouties grâce à la théorie des processus aléatoires et le calcul stochastique (calcul d’Ito), qu’on pouvait considérer qu’on était parvenu à la phase définitive des marchés financiers.

              Une question fondamentale restait cependant : la complétude était une hypothèse indispensable pour que le théorème de l’équilibre s’applique. Sans entrer ici dans son expression mathématique, cette condition traduisait le fait que l’estimation des risques par les acteurs financiers eux-mêmes supposait qu’il n’y eût pas d’événements extérieurs, insolites, capables de surprendre tous les observateurs et les experts. Pour décrire la difficulté le plus simplement disons que l’ensemble de la théorie des marchés financiers et de la couverture des produits à terme ne marche que si les cours sont continus par rapport au temps. Si on considère des cours de bourse qui peuvent sauter subitement sans prévenir, comme certaines pannes (ou comme certaines cyber-attaques), alors la technique de couverture par portefeuille simulant (Black-Scholes) ne s’applique pas. La théorie achoppe s’il y a des sauts, des événements arrivant par surprise, soudains, imprévisibles comme des éruptions volcaniques ou des tremblements de terre.

              Il est évident que confier la meilleure expertise sur les marchés aux parties prenantes elles-mêmes est un perfectionnement du capitalisme qui ne peut englober les événements dont les parties prenantes n’ont pas connaissance et qui les mettent devant le fait accompli. Mais c’est le cas aussi des événements importants décidés par certains intervenants à leur propre initiative. Lorsque les cours sont continus les nouvelles techniques s’appliquent, elles sont extraordinairement efficaces mais non lorsqu’il y a des sauts. Lorsque certaines cotations viennent à sauter, des risques résiduels s’accumulent, c’est incontournable et corroboré par les mathématiques et la théorie des processus aléatoires.

             Le nouveau théâtre d’opération dans lequel se trouvent les marchés financiers ne doit pas être confondu avec le délit d’initié. Les avantages que les Etats-Unis tirent de la politique tarifaire de Donald Trump ne viennent pas de ce que les Américains les connaissent avant les autres. Dans le cas du délit d’initié un agent a connaissance d’un événement futur inconnu du public susceptible de modifier un cours de bourse. Il en tire parti en achetant ou vendant une certaine quantité de l’actif concerné. Les causes de cette transaction restent discrètes. Dans la finance d’initiative au contraire l’écart est visible et le profit est lié au volume concerné par la transaction. Autrement dit un initié peut commettre son délit même s’il est sans puissance financière, alors que le champ de bataille de la finance d’initiative donne davantage de pouvoir aux intervenants (firmes, banques, États) les plus puissants pour cette seule raison qu’ils ont davantage de fonds disponibles. Il n’est pas impossible que certains boursicoteurs aient anticipé des taxations de Trump sur certains produits et en aient profité. Mais l’instauration des nouveaux droits de douane a un enjeu bien supérieur à ces spéculations artisanales.

             Ceci ouvre les marchés financiers à des situations nouvelles qui étaient cependant étudiées en micro-économie: les stratégies en information incomplète (cf. le traité de Jean Tirole) avec l’univers des coalitions possibles. Cette phase de la finance où nous sommes maintenant a la spécificité d’introduire l’initiative dans la scène des échanges. Il est évident que cela renforce le pouvoir des puissants financièrement. Cette éthique ne semble pas choquer outre atlantique, mais ce ballet avec ses coalitions et sa chorégraphie sautillante pourrait bien avoir pour conséquence de détruire la coalition générale dont nous avons besoin pour le climat et la biodiversité. Disons quelques mots sur les façons de réagir à cette nouvelle configuration financière.

Réaction à la finance d’initiative.

La structure, la continuité et la rationalité du libre-échange étant abandonnées, comment se présente la scène économique ? Difficile d’en faire la théorie. Mais on peut dégager quelques typologies liées à la décision en urgence et à la complexification de la technique.

La velléité systémique

Dans un contexte géopolitique où des initiatives sont prises par les uns et les autres sur les tarifs des matières premières, des produits manufacturés ainsi que sur les ventes de codes informatiques, l’harmonie du libre-échange se trouve remplacée par une forme de réactivité fondée sur une nouvelle échelle de valeur : le degré d’urgence. La gouvernance procède alors selon la méthode classique à l’époque de la bureaucratie de papier : on met le dossier le plus urgent en haut de la pile où il se trouvera détrôné par une question plus urgente encore.

La course à l’innovation technique.

C’est en prenant des initiatives qu’on crée de l’urgence chez les concurrents. On comprend ainsi que la nouvelle forme de la compétition encourage et renforce la course techniciste. Il apparaît nécessairement un mélange, une synergie, en fait une complicité informatique entre la guerre d’initiative économique et la guerre militaire ciblée au moyen de téléguidage et de cyber-espionnage.

Un nouveau protestantisme

Pour situer philosophiquement l’esquisse sociologique à laquelle on arrive pour le capitalisme au stade de la finance d’initiative on doit, à mon avis, abandonner le fatalisme de Jacques Ellul qui critique la technique tout en la présentant comme inéluctable.

Notes sur des sujets liés.

Ce pragmatisme prend la forme de décisions soudaines inspirées par l’émotion ou par les images du jour. Gouverner ainsi, au gré des impressions, revient à transformer la politique en une succession de scènes sans fil conducteur. […] Car l’Amérique de Trump a jeté aux oubliettes le manuel de la mondialisation garant de la stabilité des décennies passées. « Donald Trump nous oblige à admettre que l’instinct et l’improvisation peuvent désormais primer sur la logique » Jeremy Ghez Le Monde 3 sept. 2025.

Le système économique actuel est souvent mis en cause pour son incapacité à mettre en place des politiques efficaces de lutte contre le changement climatique. Faut-il transformer le capitalisme pour réduire nos émissions de gaz à effet de serre ? Comment penser un système économique différent, adapté au XXIe siècle et à la préservation des ressources ? […] Quand on lit les rapports du GIEC on apprend beaucoup de choses, mais ça manque terriblement de classes sociales. C’est parfois aussi un peu trop technophile à mon goût. […] On n’a pas du tout besoin de continuer sur le même rythme d’accumulation de béton, de construire des routes, des aéroports, des bâtiments, etc. « Pour réussir la transition climatique, il faut répartir autrement les richesses » Thomas Piketty Le Monde 2 sept. 2025.

Un arrêt qui va tout changer et marque une véritable révolution juridique et scientifique : la décision de la cour administrative de Paris rendue mercredi 3 septembre dans l’affaire Justice pour le vivant a suscité à chaud l’enthousiasme de cinq associations environnementales à l’origine du recours. Après trois ans de procédure, la justice a sommé le gouvernement de mettre en œuvre une évaluation des produits phytosanitaires fondée sur les données scientifiques les plus fiables et les plus récentes, et de réexaminer les autorisations déjà délivrées. Selon l’avocat Antoine Bailleux « la cour reconnaît le caractère multifactoriel de l’effondrement écologique, mais refuse que l’État puisse s’en prévaloir pour s’absoudre de toute responsabilité. » « Justice pour le vivant : une décision majeure à la portée incertaine » Perrine Mouterde  Le Monde 8 sept 2025

Rebaptiser le Pentagone, le département de la défense « département de la guerre » prend une signification singulière quand la militarisation concerne surtout la lutte contre le trafic de drogue ou contre l’immigration, qu’elle soit légale ou non, ou lorsque la garde nationale en armes patrouille dans la capitale fédérales contre le crime. « Donald Trump et ses cartes incertaines » Gilles Paris Le Monde 11 sept 2025.

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La résilience des écosystèmes concerne-t-elle les dégâts dus à la civilisation industrielle ?

Implicitement, entre les lignes, pour donner une allure constructive au discours écologiste, on laisse entendre que les écosystèmes sont capables de réagir, qu’ils ont une sorte de système immunitaire leur donnant une résilience grâce à une force de rappel qui les sauve des perturbations dommageables. Le terme d’écosystème a d’ailleurs pris ce sens de ressort-amortisseur comme une voiture est capable d’avaler les chaos. Il est employé couramment en management pour désigner les relations d’acteurs fondées sur des compétences pour la promotion d’une ressource partagée.

1/ Les humains font la guerre soi-disant pour faire la paix !

Depuis longtemps on connaissait le risque d’échauffement dû au gaz carbonique depuis l’usage intensif de charbon par la société industrielle. Mais la seconde moitié du 20ème siècle a précisé ce phénomène à trois niveaux.

                  • La physique a montré que l’effet sur l’atmosphère et le cycle de l’eau était chaotique : des petites causes se répandent en grands effets avec de l’aléa. On ne sait pas exactement ce qui va se passer. On ne sait pas, et on ne saura pas non plus demain, ce fait fondamental a été brouillé par la presse vulgarisatrice parce que cela heurtait la philosophie de l’économie.[1]

                  • C’est le second point. Le non-savoir est traitée dans la pensée économique néo-classique, ou même dans l’économie dite de second rang, ou en mathématiques financières, comme des probabilités avec toute la rationalité de l’optimisation en avenir incertain. [ cf. sur ce blog les pages finance]

                  • A cela s’est ajouté une relativisation sociologique. Le concept clé du dilemme du prisonnier a été vu comme une des curiosités amusantes de la théorie des jeux. Et on peut rapprocher cela du fait que dans les classes sociales aisées où l’on s’attache à motiver ses enfants, on ne joue plus au jeu des sept familles mais à des jeux stratégiques qui ressemblent au vieux Monopoly avec deux ou trois étages virtuels en plus. La théorie des jeux est vue comme une bibliothèque dans le registre ludique.

                  Au bilan on a banalisé le problème environnemental et on a consolidé les racines égoïstes profondes du libéralisme.        

                 Le rapport de l’ONU sur la réalisation des Objectifs de Développement Durable (ODD) fait le point en 2025 juste avant la conférence de Séville sur le financement du développement (FfD4). Contraint par la linguistique onusienne, il n’ose pas écrire que les choses empirent. Il ne cite aucun ODD se détériorant. Des 17 objectifs de développement durable 4 seulement sont en amélioration faible, et les autres sont classés parmi ceux « qui n’ont pas progressé ». C’est le cas des quatre ODD concernant directement l’environnement : ODD 11 communautés et villes soutenables; ODD 14 vie aquatique; ODD 15 vie terrestre; ODD 16 paix, justice et institutions solides

Ce rapport ne reflète pas du tout la brutalité de ce qui nous attend. On avait besoin d’un sursaut, on a une berceuse. Sur les 17 ODD les 4 seuls qui ont une pente dans la bonne direction  sont : ODD 3 bonne santé; ODD 5 égalité des genres; ODD 7 énergie propre; ODD 9 industrie, innovation et infrastructures. Pourtant certains diagnostics sont clairs. Extraits :

L’Asie de l’Est et du Sud a surpassé toutes les autres régions en matière de progrès vers les ODD depuis 2015. En moyenne, à l’échelle mondiale, les ODD sont loin d’être atteints. À l’échelle mondiale, aucun des 17 objectifs n’est actuellement en voie d’être atteint d’ici 2030

Environ la moitié de la population mondiale vit dans des pays qui ne peuvent pas investir suffisamment dans le développement durable en raison du poids de la dette et du manque d’accès à des capitaux abordables et à long terme

                  L’architecture financière mondiale (AFM) est défaillante. L’argent afflue facilement vers les pays riches, et non vers les économies émergentes et en développement (EMDE), qui offrent un potentiel de croissance et des taux de rendement plus élevés. La première question à l’ordre du jour de la FfD4 est la nécessité de réformer l’AFM afin que les capitaux affluent en quantités bien plus importantes vers les EMDE.

2/ Les êtres vivants naturels seraient-ils protégés par la résilience des écosystèmes ?

En 1925 Jean Mascart, directeur de l’observatoire de Lyon, dans un ouvrage très approfondi reprochait à Arrhenius de croire que l’élévation de température due à l’effet de serre serait favorable à la vie des plantes et des animaux par l’humidité chaude qu’il produirait. Au contraire Mascart prévoyait l’extension des déserts et des disparitions d’espèces.[2]

                  La notion d’écosystème est intéressante pour faire comprendre l’importance des relations mutuelles des diverses espèces dans un cadre naturel essentiellement périodique et soumis aussi à court terme à de petites perturbations transitoires. Elle décrit le fonctionnement des chaînes trophiques et leur sensibilité à certains facteurs impactant le monde microscopique. Elle explique la second loi de l’écologie de Barry Commoner : il n’y a pas de déchets, les pourritures deviennent des aliments.[3]

                  Mais nulle part Commoner n’en tire l’idée que la résilience protège les écosystèmes de la brutalité humaine. La modification des conditions biotiques, chimiques, et physiques, dues à l’activité humaine, fracture les écosystèmes introduisant des failles, des fissures, qui sont traitées par les êtres vivants comme des opportunités saisies selon les fonctions de leur phénotype tel qu’il était avant la perturbation. Ainsi certaines espèce s’engouffrent dans la brèche, et se multiplient indéfiniment jusqu’à la rencontre d’un autre obstacle (cf. invasions de moustiques, de frelons, de virus, etc.).

                  Le principe de dire à tout le monde de freiner mais que c’est tout de même le premier arrivé qui gagne, est un piège dont les humains ne parviennent pas à s’extraire.[4] Mais ce piège opère naturellement aussi pour les plantes et les animaux. Ils ne sont pas plus sage que nous, ils sont pris dans des « capabilités » qui orientent leur vie.

3/ J’ai parlé dans mes livres du savoir de la Nature [5]

Mais il s’agit de tout autre chose. C’est une idée importante introduite déjà par Barry Commoner sous une forme différente. Elle se place à l’échelle de l’évolution et souligne que le passé des génotypes — comme trace partielle du cadre qui a été rencontré dans le passé — conditionne les mutations qui apparaissent. Ce que Commoner exprime en disant « Nature knows best ».[6]

                  Mais s’il est des circonstances que la nature n’a jamais rencontrées c’est bien celles dues aux humains en particulier depuis la révolution industrielle.

                  Donc cette « sagesse », ce « savoir » de la nature concerne la gestion des possibles et non pas les comportements vitaux liés aux fonctions nutritives et de mobilité qui sont eux mis en application dans l’instant.

4/ La spontanéité des êtres vivants aggrave les dommages artificiels introduits par l’homme.

Il ne faut pas penser l’écosystème comme un mélange d’êtres vivants interagissant dans un certain lieu et à une date donnée. C’est là que la notion de « paramètre » ou de « facteur » intervient. Il s’agit plutôt d’un système dynamique dans un espace-temps de très grande dimension. Lorsqu’il se fissure, se craquèle, se disloque, c’est mis à profit par certaines espèces qui deviennent invasives et non pas par des victoires locales mais à l’échelle de la planète propageant des problèmes et des extinctions.

Dans ce rapport, le terme écosystème n’est employé qu’une seule fois pour écourter la liste des biens communs mondiaux qu’il faudrait financer :

Les États membres des Nations unies doivent accroître leur financementdes biens communs mondiaux : la biodiversité des forêts tropicales humides, la vie marine des océans et la protection de l’atmosphère, de l’eau douce, des sols, des côtes, des zones humides et d’autres écosystèmes contre la pollution transfrontalière et la dégradation à l’échelle mondiale. Les pays à revenu élevé ont la responsabilité de remplir les fonds qu’ils ont désignés à ces fins, y compris le Fonds d’adaptation, le Fonds pour les pertes et dommages, le Fonds vert pour le climat, et d’autres encore.

L’ONU peut-elle avoir plus d’efficacité que ces mêmes paroles toujours indéfiniment répétées ?


[1] Stephen Smale insiste : « chaos shows the weakness of models which people believed in the last century, when the future was determined by initial conditions. It shows how this breaks down at a new level, not at the macro-scale, nor on the micro-scale, but just on the everyday scale, where determinism fails. » (Mathematical Research Today and Tomorrow, Springer 1992).

[2] J. Mascart Notes sur la variabilité des climats, Audin et Cie 1925.

[3] B. Commoner The Closing Circle, Knopf 1971.

[4] N. Bouleau « Un, deux, trois soleil » Esprit déc. 2009.

[5] N. Bouleau Ce que Nature sait, La révolution combinatoire de la biologie et ses dangers PUF 2021.

[6] N. Bouleau  Le hasard et l’évolution, PUF 2024.

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Canicule de gauche et canicule de droite

Canicule de gauche et canicule de droite.La chaleur soudaine, et d’ampleur inégalée pour la fin juin, pose une série de questions aux scientifiques et aux associatifs qui, depuis une trentaine d’années – le sommet de Rio est un repère – tentent difficilement de rendre efficientes auprès de la classe politique les anticipations sérieuses et leurs conséquences concrètes.

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Y a-t-il un progrès en art ?

Alors qu’Elon Musk rêve de se faire enterrer sur Mars, que Jean-Marc Jancovici explique qu’un avenir sans nucléaire est impossible, que l’IA se fait de la publicité par les critiques, mais que Delphine Batho ouvre à Saint Maixent le 3ème festival de la décroissance, on peut, peut-être, aborder le progrès par une voie détournée. Continuer la lecture

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La suppression des taxes sur les produits d’origine lointaine est une erreur économique, écologique et politique

Les arguments avancés pour le libre échange au niveau mondial, qui sont tirés de raisonnements d’une autre époque, expriment des rapports de pouvoir en Europe qui couteront cher à l’avenir de la planète.
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La métaphore du passage du Gois

Le changement climatique dû à l’effet de serre impose une discipline collective pour sauver la planète. Or nous sommes imbibés d’une logique de la compétition qui fait que la grande majorité des humains lutte pour son intérêt économique qui est à courte vue et polluant.
Aussi, à l’époque où les média sont la première force politique, les métaphores ont une grande importance pour faire comprendre au public, sans longs développements théoriques, ce qui se passe vraiment.
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Le hasard et l’évolution

4ème de couverture :
Contrairement à ce que suggérait Jacques Monod dans son célèbre ouvrage Le Hasard et la Nécessité (1970), la nature n’est pas analogue à une « roulette de casino » : elle tient compte des parties antérieures.
La biologie et l’écologie appellent à être libérées des aprioris schématiques qui procèdent d’une telle conception de l’évolution, plaçant en son centre un hasard indépendant de tout contexte. Ce dont on ne connaît pas les mécanismes n’est pas pour autant régi par un grand hasard qui autoriserait tous les excès. Ainsi, nous ne pouvons intervenir aujourd’hui sur les écosystèmes sans prendre en considération leur coévolution – Monod ayant certainement, à cet égard, donné par son approche un blanc-seing à l’usage des OGM que certaines grandes firmes exploitent de manière inconsidérée.
L’histoire du concept de hasard est jalonnée de controverses. Nicolas Bouleau en présente ici les rebondissements les plus significatifs pour la biologie et les débats contemporains.
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Dévastation

Dominique Bourg Dévastation, la question du mal aujourd’hui PUF 2024

Voici un livre qui, à mon avis, marquera l’opinion et l’époque. Il nous présente une vaste fresque. La question du bien et du mal ne date pas d’hier, mais elle induit une fascination nouvelle aujourd’hui parce que les circonstances des horreurs du 20ème siècle – points extrémaux d’une ignominie que l’on pensait indépassable – ont de fortes similitudes avec certaines tendances que l’on observe maintenant et qui pourraient être les prémisses de nouvelles irréversibilités.
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Les jours qui passent et les décisions à prendre

Donner du sens à l’accord de Paris en atteignant la neutralité carbone en 2030 est possible. Pour cela la France doit montrer qu’elle a compris qu’il faut élaborer les choix en concertation avec les gens ordinaires. Sinon on va ouvrir des failles bien connues entre les riches et les pauvres, entre les possédants et les vulnérables, entre ceux qui peuvent s’adapter et ceux qui sont contraints, et aussi entre la science et la vie.
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