
Dans cette page je prends le contrepied d’une idée développée dans un article du Figaro du 26 juin dernier intitulé » ‘Laissez-nous faire’ voilà ce que les Français attendent à l’approche de la présidentielle « .
En voici le résumé. Selon Alain Madelin, le schéma général du type de discours de tout présidentiable consiste à dire « Si vous me faites confiance, voici ce que je ferai demain pour vous. » Et on promet de planifier, de lever de nouveaux impôts, de réguler, de légiférer encore et encore. Ce que le pays attend au contraire ce sont les annonces courageuses : « Voici ce que je vais cesser de faire. Voici ce que je vais vous permettre de faire. J’ai confiance en vous. » L’attente des électeurs est plutôt « Laissez-nous faire, laissez-nous entreprendre, travailler, créer, laissez-nous choisir (l’école de nos enfants, l’âge de la retraite), laissez-nous décider, laissez-nous vivre. » Alain Madelin appuie sa thèse sur un rappel historique, Colbert, François Le Gendre, la France travaillait et l’ouverture des initiatives préparait le passage de l’économie agricole à l’époque des manufactures. On voit bien l’idée de Madelin : « Ce que les citoyens savent faire, il faut les laisser faire. » L’État ne peut pas tout faire, il n’en a pas les moyens, ni le talent.
Le propos est important à mon avis, il met le projecteur sur un choix crucial de l’évolution de nos sociétés. L’idée n’est pas nouvelle. Mais cela ne la disqualifie pas pour autant. Adam Smith déjà en 1776 considérait que l’individu pouvait oublier la société et ne plus penser qu’à son intérêt propre, car le marché allait transmuer ces égoïsmes en un bienfait global :
« He generally, indeed, neither intends to promote the public interest, nor knows how much he is promoting it. By preferring the support of domestic to that of foreign industry, he intends only his own security; and by directing that industry in such a manner as its produce may be of the greatest value, he intends only his own gain, and he is in this, as in many other cases, led by an invisible hand to promote an end which was no part of his intention »
et, au début du siècle suivant, Jean-Baptiste Say dissipe tout malentendu :
« Avons-nous trouvé le gouvernement de la société dans tout cela ? Non. Et la raison en est que le gouvernement n’est point une partie essentielle de l’organisation sociale. Remarquez bien que je ne dis pas que le gouvernement est inutile ; je dis qu’il n’est pas essentiel ; que la société peut exister sans lui ; et que si les associés voulaient bien faire leurs affaires et me laisser faire la mienne, la société pourrait à la rigueur marcher sans gouvernement. »
Il y a dans la même page de ce disciple de Smith un détail profondément significatif pour le lecteur d’aujourd’hui. Comme Jean-Baptiste Say ne trouve pas d’exemple de nation sans gouvernement, pour illustrer son propos, il choisit de citer les installations d’immigrants dans le Kentucky qui constituent à l’époque la nouvelle frange dans la conquête des espaces libres des Etats-Unis :
« il y a des cantons où une famille vient d’abord s’établir ; puis une autre dans le voisinage de la première ; puis une troisième ; finalement les villages se forment, on y fait des maisons et des enfants; on les habille, on les nourrit, très bien, mieux que beaucoup de ménages ne peuvent se nourrir dans la rue Jean-Pain-Mollet, et pourtant, oh ! malheur ! il n’y a pas de Gouvernement ».[1]
Et plus loin
Notre gouvernement exercera, dira-t-on, une influence favorable à votre commerce. — Eh qu’il me laisse tranquille. Quelle influence me sera plus favorable que mon repos et ma liberté ! Quand la pensée du gouvernement se déploie dans l’intérieur, quand la manie de réglementer, d’influer sur les actions, sur les opinions, s’en mêle, quel enfer !
Évidemment ce long courant est à distinguer soigneusement de l’anarchie. La république prônée par Alain Madelin n’est pas anarchique, elle vise la prospérité comme celle d’Adam Smith et donc respecte les échanges consentis. Il faut plutôt la voir comme une anomie, c’est-à-dire un système sans lois surajoutées qui seraient par décrets abstraits imposées aux minorités. C’est un libre-échange doté d’un gouvernement minimal, nous pourrions citer aussi bien Margaret Thatcher.
Nous ne sommes plus dans le même contexte historique. Avant l’ère industrielle les humains n’abîmaient pas le jardin. L’essentiel de l’activité se déroulait dans un cadre quasi-stationnaire sans même devoir se soucier des limites du parc naturel. Par rapport au pouvoir absolu, la démocratie possédait cette précieuse vertu de représenter la population y compris les minorités. Les deux derniers siècles ont été marqués par des guerres pour défendre ce régime fragile où les habitants sont entendus et représentés. Les programmes électoraux étaient fondés sur la confiance, passage de relai à un représentant élu à l’écoute des attentes des citoyens. La République démocratique n’était pas le moyen le plus simple d’installer une gouvernance. C’était un choix de principe qui pouvait se concrétiser suivant diverses modalités.
Puis on est entré dans l’anthropocène. Annoncé de façon rigoureuse par les scientifiques dès le début des années 1990, avec ses deux contraintes majeures a) l’effet de serre, b) la biodiversité, qui ont été précisées, étudiées, mesurées, depuis plus de trente ans. Certains scientifiques n’y croyaient pas, le honteux manifeste de Heidelberg a même montré que les lauriers n’empêchaient pas l’aveuglement. En France le plus bruyant des climato-sceptiques a été nommé ministre.
Il était évident que freiner les émissions de CO2 freinait aussi l’économie : le jeu est à intérêts divergents. Le GIEC a sans doute été trop laxiste dans la rédaction de la partie économique de ses rapports.
Lorsque l’ONU a été créée après la seconde guerre mondiale, le changement climatique dû à l’effet de serre était un « effet » comme il y en a beaucoup en physique, on ne savait pas bien les conséquences mesurables qu’il aurait. Mais ce n’était plus le cas lorsque le GIEC a été créé 43 ans plus tard. En 1988 on savait, des modèles précis avaient été calculés et les conséquences qu’ils décrivaient étaient alarmantes.
La bataille politique historique a été autour du rôle du groupe 3, le groupe « économie », et par voie de conséquence autour du rôle des Conférences onusiennes successives sur le climat. Il aurait fallu garder strictement le cap que ces Conférences soient exécutives, avec des moyens collectifs opérationnels. Au lieu de cela on s’est amusé à confier le problème aux marchés financiers dérivés, nouvellement créés. Il y avait l’idée « géniale » des droits à polluer négociables. Comme si le capitalisme allait résoudre sans douleur la répartition des efforts. Il aurait fallu garder le cap de conférences exécutives. Il n’est pas trop tard pour y revenir. Le capitalisme n’est pas gentil. Il se moque complètement de la planète. Le ministre climatosceptique avait trouvé la formule : « économiser la planète » ça voulait dire faire gérer l’effet de serre par le capitalisme. C’était idiot : le marché ne traite pas les problèmes à intérêts divergents où l’intérêt de chacun est de nuire à tous.
J’ai l’impression que la démocratie a été vécue depuis trente ans d’une façon classique, quasi hellénique, alors qu’il aurait fallu que les députés assument les responsabilités collectives sur les paramètres que les électeurs ne connaissent pas directement et même ne comprennent pas bien. Nous constatons que ces responsabilités ne sont pas assumées. La lenteur des temps de retour du système crée un décalage qui fait croire que le drame est plus léger qu’il n’est réellement, d’où une course qui part toujours trop tard.
La nouvelle république qui devrait gouverner l’impact du genre humain sur cette planète, a absolument besoin de la démocratie et de ses élus. Car le peuple ne voit pas la couche d’ozone, ne voit pas la destruction de l’humus par les pesticides, ne voit pas ou mal la chute vertigineuse de la biodiversité, ne voit pas les dépôts de plastique au fond des océans ni ceux avalés par les animaux marins.
Aujourd’hui qu’est-ce qu’il faut faire ? Attention ! en 50 ans, le capitalisme s’est perfectionné, il a créé les marchés à terme, la titrisation, la finance habillée en vert, l’intox massive par les réseaux. On n’arrivera pas à le faire revenir en arrière, à supprimer les marchés à terme, à rendre l’actionnaire juridiquement responsable de ce qui est fait de son argent, non, car le capitalisme est prêt à faire la guerre contre toute velléité d’organisation mondiale autre que les marchés (et même à faire la guerre pour des raisons obscures et changeantes). Et on voit aujourd’hui que l’ONU malgré sa grande faiblesse est gênante pour l’administration Trump.
A mon avis le GIEC n’a pas été suffisamment politique jusqu’à présent, « politique » au sens de développer une solidarité contractuelle entre nations, de construire une mutualité, d’accompagner l’ONU de moyens incitatifs pour annuler l’effet « à intérêts divergents » du problème. Les conflits que nous voyons sur la scène internationale ressemblent à des jeux vidéo, violents, stupides. La politique est une affaire sérieuse qui concerne maintenant la gouvernance du monde. Souhaitons que la double canicule cette année en France et ailleurs, puisse faire prendre conscience de la gravité de la situation, et faire reconnaître que l’ONU et ses départements sont la seule institution sur laquelle on peut construire la gouvernance collective.
Quant aux présidentiables, puissent-ils ne pas suivre les recommandations d’Alain Madelin. Ce double niveau de gouvernance n’est pas à caricaturer. Ne laissons pas les entreprises colossales américaines prendre le pouvoir, et prenons garde aussi de ne pas glisser vers une simplification totalitaire.
Que faire donc ? Appuyer les initiatives qui vont dans la bonne direction : le Shift project (en ayant à l’esprit que le nucléaire, en plus du problème sérieux des déchets, présente un risque nouveau avec la multiplication des drones dont l’origine est incertaine et qui permettent de contourner la dissuasion.)
Il faut aussi — sans dramatiser — que les médias montrent clairement la gravité de la situation au lieu de la cacher : sécheresse, incendies, gestion de l’eau, etc.
Et il faut renseigner, décrire et quantifier l’effondrement de la biodiversité.
Et surtout faire prendre conscience aux élus qu’en démocratie les élus sont
la
seule clé pour déverrouiller les systèmes à intérêts divergents.
[1] Jean-Baptiste Say Cours à L’Athénée, 3ème séance 1819 in Cours d’économie politique et autres essais.








