Sauver le climat…

La crise des subprimes ayant fait l’objet d’un concert médiatique autour du risque systémique, rapidement l’opinion publique a été effrayée, les gouvernements ont remis à flot les banques et les principaux départs de feu ont été éteints.
Rien de tel pour le climat,
Voilà plus de cinquante ans qu’on connaît les bouleversements qui nous attendent, les scientifiques ont examiné la question sous tous les angles et rien ne se passe. Les émissions globales continuent d’augmenter. L’intérêt des particuliers, des firmes et des États va dans le sens contraire de l’intérêt général. Il s’agit d’un jeu à somme non nulle à intérêts divergents du type dilemme du prisonnier [1].

Depuis la création en août 1988 du Groupe Intergouvernemental sur la l’Évolution du Climat des rapports de plus en plus précis ont été élaborés qui synthétisent l’avis de scientifiques de nombreux pays ayant effectué des mesures et des modélisations, selon des approches sensiblement différentes traitant des masses considérables de données [2]. Ces synthèses ont servi de « connaissance commune » pour les réunions successives de la Convention Cadre des Nations Unies sur les Changements Climatiques (CCNUCC).
Les travaux que le GIEC a coordonnés ont essentiellement consisté à modéliser. D’abord des modèles physiques. Au début ils n’ont pas été crus. La précision des mesures (glaciers, banquise) s’améliorant, les réticences se firent moins nombreuses et, maintenant, la responsabilité anthropique est quasi-universellement admise. Parallèlement le deuxième groupe d’experts a approfondi les conséquences du phénomène et le troisième groupe a élaboré des modèles et des scenarios économiques pour mettre à la disposition des États des outils décisionnels. La prospective économique est très sensible aux intentions des acteurs, intentions qui sont changeantes et dépendent de façon inconnue des modifications physiques et sociales. Par pragmatisme on recommande ce qui est politiquement possible, expression ambiguë au plus haut point.
Bilan : la voiture continue d’accélérer. Il serait faux de dire qu’aucune décision politique n’a été prise. L’Europe a engagé un train de mesures, la mise en place de droits d’émissions négociables (cap and trade) et un plan vert. Elle émet 20% de moins de CO2 qu’en 1990 [8]. Mais le retrait du pays qui a les plus hautes universités — les États-Unis — des accords de Paris avec Trump, puis les difficultés que Biden rencontre au congrès sont le symbole historique évident que les critères économiques sont primordiaux devant la parole scientifique.

Un, deux, trois, soleil

Il vaut la peine de regarder les enfants pratiquer ce jeu subtil. Tantôt le rythme est uniforme « un, deux, trois, soleil » et semble autoriser une progression régulière, tantôt par un revirement brusque « un, … , deux-trois-soleil », les mouvements des plus confiants sont découverts. La bonne stratégie n’est pas claire. On doit retrouver instantanément une apparente immobilité. Mais qui arrive le premier au mur qu’il faut atteindre ?

Les pourparlers sur l’énergie et le climat sont un jeu où l’on dit à tout le monde de ralentir, mais où le premier arrivé gagne quand même.[3]

Qu’il faille poser le problème en termes économiques est devenu un axiome au GIEC. Nous savons maintenant que le climat va se détériorer. Cela a commencé. La question est l’ampleur de cette dégradation et sa répartition inégale suivant les régions. Si l’on pense la négociation en termes exclusivement économiques, que ce soit par un prix du carbone globalement géré ou par un plafond total d’émissions et des droits commercialisables, ou tout autre formule, il est clair que la situation de santé dans laquelle se trouvera un État-Nation dans 20 ou 30 ans pour affronter les difficultés réelles, sérieuses, voire dramatiques qui se présenteront, dépend essentiellement de la vigueur de son développement d’ici là. De sorte que le « tout économique », qui revient à penser l’avenir comme étant organisé suivant la seule règle de l’actuelle mondialisation libérale, mène nécessairement à des comportements généralisés de dissimulation.
Le capitalisme permet sous des formes variées de respecter des promesses faites — on dit « couvrir » ses engagements — grâce à de nouvelles promesses. La preuve la plus impressionnante en est que les Américains vivent depuis très longtemps au-dessus de leurs moyens avec une balance déficitaire de façon pérenne. Il s’agit de « développement durable » fondé sur un système de dettes en encorbellement comme on construit les ponts au-dessus du vide par voussoirs successifs.
Laisser la plus grande liberté possible au jeu économique dans la négociation climatique est une voie entachée d’iniquité puisque les pays industrialisés ont le plus pollué et doivent largement leur prospérité actuelle à cette pollution.
De tout côté, la rationalité économique tétanise l’intelligence des acteurs, paralysés, obnubilés, ils deviennent incapables d’appuyer sur le frein. Il est indispensable de penser politiquement le problème :

La démocratie représentative est une délégation pour l’exercice du pouvoir exécutif et législatif

Cette délégation est fondée d’une part sur le regroupement des idées en projets incarnés par des partis, et d’autre part sur la connaissance de la personnalité des candidats. Les modalités sont très variées suivant les nations, mais quel que soit le système, si l’on fait abstraction des biais de découpage territorial, une voix compte pour une voix qu’elle soit celle d’un riche, d’un pauvre, d’un acteur célèbre ou d’un homme « sans qualités » à la Robert Musil.
Cette façon d’organiser la cité joue de façon cruciale sur les conflits entre logique individuelle et intérêt collectif.
Dans un régime totalitaire, oligarchique ou théocratique on comprend que le climat passe après la maitrise de l’opinion, et après la réalisation d’une puissance matérielle qui assure la pérennité du pouvoir en interne et vis-à-vis des puissances étrangères dans la compétition économique et politique.
Mais la démocratie représentative est une sorte de tricherie géniale qui met le député dans une situation très particulière : la confiance accordée par l’électeur à son futur élu ne peut être totale. Le programme auquel souscrit le votant est vague, les circonstances qui seront en vigueur lorsqu’il y aura à l’appliquer sont inconnues et les décisions de l’élu seront modifiés par la règle du vote en assemblée.
Une fois élu le député n’est plus du tout dans la même situation qu’en campagne, qu’il le veuille ou non. Il est maintenant sur la passerelle du paquebot. Et quand bien même voudrait-il coller à son électorat qu’il ne pourrait pas vraiment car il ne dispose que d’une vague esquisse de ce que pense chacun de ses électeurs.
Or le nouveau député sait que ses électeurs sont captifs de contraintes personnelles économiques, culturelles et sociales, dirimantes : sur le logement, sur les déplacements, sur le fonctionnement du ménage et le soin aux enfants, la nourriture, l’habillement, la consommation, toutes choses fortement liées aux émissions de carbone qui l’obligent à privilégier son intérêt personnel dans un contexte global dont il n’est pas maître.
On peut dire que si l’électeur ne s’est pas abstenu, c’est qu’il accepte une part de hors-champ dans le mandat qu’il transmet, une part de préoccupations au-dessus des manettes qu’ont en main les citoyens du monde chacun individuellement.[4]

Après avoir mené le monde par les idées, par la qualité de leur technique et la force de leur industrie, les États-Unis donnent maintenant l’exemple de ce qu’il ne faut pas faire [9]. Je me demande ce que dirait Tocqueville aujourd’hui de la démocratie américaine en matière de climat ! Ont-ils élu des faibles d’esprit qui ne comprennent pas ce qui est en train de se passer ? Je ne crois pas.
La seule hypothèse crédible est qu’aux États-Unis les décideurs économiques puissants ont court-circuité la démocratie représentative suivant la croyance qu’il y aura toujours moyen pour les possédants de garder la meilleure place tant qu’il y aura des réserves énergétiques encore disponibles. C’est l’avis non seulement des seigneurs du business mais de personnalités politiques qui pensent par pragmatisme que le long terme donne raison au business as usual. Les réserves fossiles finiront par s’épuiser, il suffit de tenir le coup jusque là, thèse qui fut défendue par exemple par le président Valéry Giscard d’Estaing.[6]

Mais alors, avec la fuite en avant des gagnants de cette économie qui s’adresse habilement aux individus en leur fournissant des commodités qui apparaissent rapidement indispensables, c’est la solidarité naturelle minimale entre les humains du monde entier qui s’effondre. Le bouleversement climatique est par ses effets quantitativement si grave — on voit déjà des conséquences d’ampleur inattendue — que pour tout un chacun la confiance dans le contrat social se fissure. En même temps qu’on proclame de bonnes intentions, la protection de la propriété privée se renforce et se pose comme valeur morale la plus solide.
A mes yeux le cas de Claude Guéant et des époux Balkany pourrait en être un symbole historique : dans ces deux affaires juridiques entre la puissance publique et des particuliers ceux-ci ont préféré aller en détention plutôt que de payer ce qu’ils devaient, ce qui leur eût été facile. Ils se sont posés en défenseurs des avoirs personnels contre la raison collective de l’État… Est-ce prémonitoire des combats futurs ?
Tandis que pour ceux qui n’ont rien le problème devient purement et simplement « survivre et vivre » en un sens bien différent de ce que prônaient les mathématiciens des années 1970… [5] Ça voudra dire mal vivre dans des contraintes à la limite du supportable.
Les conséquences pulvérisent toute vision prospective. Il n’est pas exclu que ces masses populaires désespérées, à la longue, utiliseront la seule arme qui leur restera : détruire la nature, ce qui sera de plus en plus facile, sans même en faire l’objet d’un slogan radical explicite.

Le lieu où le changement peut le mieux s’enclencher pour ouvrir le piège du dilemme énergético-économique est certainement dans les classes moyennes qui sont à l’articulation entre les possédants et les vulnérables. C’est ce qu’ont bien compris les jeunes des grandes Ecoles en France qui commencent à ne pas vouloir servir d’experts en dissimulation , ils refusent de penser et de vivre en permanence « en stratégie » pour le coût-bénéfice de leur entreprise et de leur carrière [7]. Leur combat, s’il est capable de se structurer, est déterminant pour l’avenir.

[1] Cf. B. Walliser, Théorie des jeux, e-thèque 2006, p26 et seq. Si chacun suit son intérêt particulier, le résultat sera pire pour chacun que si tous contribuent au résultat d’ensemble.
[2] Par des modèles globaux intégrés IMAGE, DICE, TARGETS, GUMBO, IFs, etc., ou des modélisations plus légères visant certains phénomènes ou scenarios particuliers.
[3] Je reprends ici des éléments de mon article « Un, deux, trois, soleil  » paru dans Esprit décembre 2009.
[4] Deux remarques. a) Le hors-champ est structurel dans un système à deux tours comme les législatives françaises puisque — sauf cas improbable ­— tout député élu au second tour reçoit des suffrages d’électeurs qui n’ont pas voté pour lui au premier tour. b) Plusieurs auteurs ont pensé qu’en politique environnementale un gouvernement autoritaire était nécessaire pour maitriser les tendances spontanées prises en compte dans les démocraties (cf. par exemple W. Ophuls Plato’s Revenge: Politics in the Age of Ecology, MIT Press, 2011). Mais quid de la légitimité du pouvoir? Je ne dis pas que la démocratie représentative permet en elle-même de résoudre le problème du climat — avec son cortège de sous-problèmes techniques et économiques — ni celui de la préservation de la nature vivante. Le bilan actuel le montre suffisamment. Mais je souligne que la démocratie représentative  apporte un début de réponse au terrible piège logique qui gouverne le problème.
[5] Voir N. Bouleau et D. Bourg Science et prudence, du réductionnisme et autres erreurs par gros temps écologique, 215 p., PUF 2022.
[6] « Dès lors que ces énergies fossiles sont sorties du sol, elles seront de toute manière consommées, et produiront des émissions de gaz carbonique. Si ce n’est pas fait par nous ce sera fait par d’autres et les émissions de gaz carbonique resteront au même volume. » Préface à Ch. Gerondeau’s CO2: un mythe planétaire, Toucan 2009.
[7] Voir l’article de Caroline Beyer « Ces étudiants de la ‘génération climat’ qui veulent imposer leur radicalité aux grandes Ecoles » Le Figaro 25-26 juin 2022.
[8] Néanmoins on vient d’apprendre que la centrale à charbon de St Avold en Moselle qui était arrêtée depuis mars vient d’être relancée par la France et de même l’Allemagne remet en route des installations similaires en réaction aux difficultés prévisibles d’approvisionnement.
[9] On apprend aujourd’hui que la Cour suprême par un arrêt du jeudi 30 juin dessaisit l’Agence pour la protection de l’environnement du pouvoir qu’elle avait au niveau fédéral. Cette décision très « intelligente » positionne le combat au point institutionnel crucial d’ôter l’effet hors-champ de la démocratie représentative au niveau fédéral.

Ce contenu a été publié dans Economie, Environnement, Philosophie, avec comme mot(s)-clé(s) , , , , , , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *