La fin du libre-échange

Comment se fait-il que les décisions foisonnantes et désordonnées de Donald Trump n’aient pas été sanctionnées par les marchés financiers ? On observe après un choc douanier que Wall Street se remet en route avec la rationalité habituelle des marchés financiers et leur volatilité. Comme si le problème restait le même avec simplement des conditions initiales différentes.

Ainsi qu’il apparaît dans les rapports du groupe 3 du GIEC, l’économie reste une activité essentiellement interprétative dont le rôle principal est d’ouvrir les débats politiques. Néanmoins, depuis la seconde guerre mondiale, cette discipline est parvenue à construire des cadres de pensée un peu plus rigoureux en incluant dans ses modélisations la prise en compte des risques.

Reprenons ici brièvement son historique récent, déjà esquissé sur ce blog.

              Une première avancée remarquable permit de penser le libre-échange comme une situation d’équilibre entre les parties prenantes selon leurs besoins et leur productions. C’était le CAPM (Capital Asset Pricing Model 1961) grâce auquel on pouvait montrer que des portefeuilles composés de valeurs dans les mêmes proportions que la totalité du marché réalisaient une bonne balance entre le rendement et le risque.

              Durant les trois décennies qui suivirent la seconde guerre mondiale, le calage des fonctions d’utilité pour le choix entre l’espérance et la variance s’appuyait sur les compétences des ingénieurs-économistes, notamment pour évaluer les risques des prêts bancaires aux entreprises. À partir de données quantitatives et de séries chronologiques, ces experts construisaient le cadre des choix en incertitude.

              Ces usages, qui apparaissent maintenant désuets comme nous allons le voir, accompagnaient la période florissante des trente glorieuses. Mais pendant le même temps les progrès de la théorie économique de l’équilibre préparaient un changement radical de paradigme qui allait bouleverser la logique et la pratique des marchés financiers dans les années 1970.

             En 1954 sous la plume de Kenneth Arrow et Gérard Debreu une idée décisive est apparue, véritablement révolutionnaire au point qu’elle ne fut réellement appliquée dans les marchés mondiaux que 20 ans plus tard tant la crainte était forte que cette idée crée des instabilités dangereuses.

              Elle consistait à montrer que le théorème de l’équilibre qui dit qu’un prix s’établit pour chaque denrée permettant pour chaque acheteur-vendeur de suivre sa fonction d’utilité en ne se rapportant qu’à ce prix, pouvait s’étendre sans changement au cas des biens contingents c’est-à-dire aux valeurs dépendant de l’avenir des cotations et transactions.

              Pour dissiper l’appréhension que suscitait la mise en place généralisée des marchés à terme il fallut attendre la découverte d’une méthode opérationnelle de gestion des portefeuilles de contrats à terme décrite dans un célèbre article de Black et Scholes de 1973, et rapidement les marchés dérivés s’organisèrent dans toutes les places financières mondiales. Les nouvelles méthodes de couverture (par portefeuille simulant ou delta neutre) furent enseignées et utilisées par tous les traders.

              Du point de vue de la politique économique mondiale ces innovations revenaient à confier aux parties prenantes elles-mêmes (banques, investisseurs) le soin d’exprimer leurs anticipations et en particulier les risques de volatilité dus à l’agitation des cours. On ne croyait plus aux lois de probabilité que les ingénieurs calculaient par leurs modélisations, et ils quittèrent les banques. Lors des années 2000 d’autres perfectionnements apparurent sous le vocable de titrisation destinés à étendre et fluidifier les marchés.

              À ce stade les mathématiques avancées qui représentaient les marchés idéaux étaient tellement abouties grâce à la théorie des processus aléatoires et le calcul stochastique (calcul d’Ito), qu’on pouvait considérer qu’on était parvenu à la phase définitive des marchés financiers.

              Une question fondamentale restait cependant : la complétude était une hypothèse indispensable pour que le théorème de l’équilibre s’applique. Sans entrer ici dans son expression mathématique, cette condition traduisait le fait que l’estimation des risques par les acteurs financiers eux-mêmes supposait qu’il n’y eût pas d’événements extérieurs, insolites, capables de surprendre tous les observateurs et les experts. Pour décrire la difficulté le plus simplement disons que l’ensemble de la théorie des marchés financiers et de la couverture des produits à terme ne marche que si les cours sont continus par rapport au temps. Si on considère des cours de bourse qui peuvent sauter subitement sans prévenir, comme certaines pannes (ou comme certaines cyber-attaques), alors la technique de couverture par portefeuille simulant (Black-Scholes) ne s’applique pas. La théorie achoppe s’il y a des sauts, des événements arrivant par surprise, soudains, imprévisibles comme des éruptions volcaniques ou des tremblements de terre.

              Il est évident que confier la meilleure expertise sur les marchés aux parties prenantes elles-mêmes est un perfectionnement du capitalisme qui ne peut englober les événements dont les parties prenantes n’ont pas connaissance et qui les mettent devant le fait accompli. Mais c’est le cas aussi des événements importants décidés par certains intervenants à leur propre initiative. Lorsque les cours sont continus les nouvelles techniques s’appliquent, elles sont extraordinairement efficaces mais non lorsqu’il y a des sauts. Lorsque certaines cotations viennent à sauter, des risques résiduels s’accumulent, c’est incontournable et corroboré par les mathématiques et la théorie des processus aléatoires.

             Le nouveau théâtre d’opération dans lequel se trouvent les marchés financiers ne doit pas être confondu avec le délit d’initié. Les avantages que les Etats-Unis tirent de la politique tarifaire de Donald Trump ne viennent pas de ce que les Américains les connaissent avant les autres. Dans le cas du délit d’initié un agent a connaissance d’un événement futur inconnu du public susceptible de modifier un cours de bourse. Il en tire parti en achetant ou vendant une certaine quantité de l’actif concerné. Les causes de cette transaction restent discrètes. Dans la finance d’initiative au contraire l’écart est visible et le profit est lié au volume concerné par la transaction. Autrement dit un initié peut commettre son délit même s’il est sans puissance financière, alors que le champ de bataille de la finance d’initiative donne davantage de pouvoir aux intervenants (firmes, banques, États) les plus puissants pour cette seule raison qu’ils ont davantage de fonds disponibles. Il n’est pas impossible que certains boursicoteurs aient anticipé des taxations de Trump sur certains produits et en aient profité. Mais l’instauration des nouveaux droits de douane a un enjeu bien supérieur à ces spéculations artisanales.

             Ceci ouvre les marchés financiers à des situations nouvelles qui étaient cependant étudiées en micro-économie: les stratégies en information incomplète (cf. le traité de Jean Tirole) avec l’univers des coalitions possibles. Cette phase de la finance où nous sommes maintenant a la spécificité d’introduire l’initiative dans la scène des échanges. Il est évident que cela renforce le pouvoir des puissants financièrement. Cette éthique ne semble pas choquer outre atlantique, mais ce ballet avec ses coalitions et sa chorégraphie sautillante pourrait bien avoir pour conséquence de détruire la coalition générale dont nous avons besoin pour le climat et la biodiversité. Disons quelques mots sur les façons de réagir à cette nouvelle configuration financière.

Réaction à la finance d’initiative.

La structure, la continuité et la rationalité du libre-échange étant abandonnées, comment se présente la scène économique ? Difficile d’en faire la théorie. Mais on peut dégager quelques typologies liées à la décision en urgence et à la complexification de la technique.

La velléité systémique

Dans un contexte géopolitique où des initiatives sont prises par les uns et les autres sur les tarifs des matières premières, des produits manufacturés ainsi que sur les ventes de codes informatiques, l’harmonie du libre-échange se trouve remplacée par une forme de réactivité fondée sur une nouvelle échelle de valeur : le degré d’urgence. La gouvernance procède alors selon la méthode classique à l’époque de la bureaucratie de papier : on met le dossier le plus urgent en haut de la pile où il se trouvera détrôné par une question plus urgente encore.

La course à l’innovation technique.

C’est en prenant des initiatives qu’on crée de l’urgence chez les concurrents. On comprend ainsi que la nouvelle forme de la compétition encourage et renforce la course techniciste. Il apparaît nécessairement un mélange, une synergie, en fait une complicité informatique entre la guerre d’initiative économique et la guerre militaire ciblée au moyen de téléguidage et de cyber-espionnage.

Un nouveau protestantisme

Pour situer philosophiquement l’esquisse sociologique à laquelle on arrive pour le capitalisme au stade de la finance d’initiative on doit, à mon avis, abandonner le fatalisme de Jacques Ellul qui critique la technique tout en la présentant comme inéluctable.

Notes sur des sujets liés.

Ce pragmatisme prend la forme de décisions soudaines inspirées par l’émotion ou par les images du jour. Gouverner ainsi, au gré des impressions, revient à transformer la politique en une succession de scènes sans fil conducteur. […] Car l’Amérique de Trump a jeté aux oubliettes le manuel de la mondialisation garant de la stabilité des décennies passées. « Donald Trump nous oblige à admettre que l’instinct et l’improvisation peuvent désormais primer sur la logique » Jeremy Ghez Le Monde 3 sept. 2025.

Le système économique actuel est souvent mis en cause pour son incapacité à mettre en place des politiques efficaces de lutte contre le changement climatique. Faut-il transformer le capitalisme pour réduire nos émissions de gaz à effet de serre ? Comment penser un système économique différent, adapté au XXIe siècle et à la préservation des ressources ? […] Quand on lit les rapports du GIEC on apprend beaucoup de choses, mais ça manque terriblement de classes sociales. C’est parfois aussi un peu trop technophile à mon goût. […] On n’a pas du tout besoin de continuer sur le même rythme d’accumulation de béton, de construire des routes, des aéroports, des bâtiments, etc. « Pour réussir la transition climatique, il faut répartir autrement les richesses » Thomas Piketty Le Monde 2 sept. 2025.

Un arrêt qui va tout changer et marque une véritable révolution juridique et scientifique : la décision de la cour administrative de Paris rendue mercredi 3 septembre dans l’affaire Justice pour le vivant a suscité à chaud l’enthousiasme de cinq associations environnementales à l’origine du recours. Après trois ans de procédure, la justice a sommé le gouvernement de mettre en œuvre une évaluation des produits phytosanitaires fondée sur les données scientifiques les plus fiables et les plus récentes, et de réexaminer les autorisations déjà délivrées. Selon l’avocat Antoine Bailleux « la cour reconnaît le caractère multifactoriel de l’effondrement écologique, mais refuse que l’État puisse s’en prévaloir pour s’absoudre de toute responsabilité. » « Justice pour le vivant : une décision majeure à la portée incertaine » Perrine Mouterde  Le Monde 8 sept 2025

Rebaptiser le Pentagone, le département de la défense « département de la guerre » prend une signification singulière quand la militarisation concerne surtout la lutte contre le trafic de drogue ou contre l’immigration, qu’elle soit légale ou non, ou lorsque la garde nationale en armes patrouille dans la capitale fédérales contre le crime. « Donald Trump et ses cartes incertaines » Gilles Paris Le Monde 11 sept 2025.

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