Une insulte à la Cop21

fumeesLa Cour suprême des Etats-Unis suspend l’application du « Clean Power Plan » préparé par l’Agence américaine de protection de l’environnement (EPA) deux mois après la clôture de la Cop21. Cette décision a une valeur hautement symbolique.
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Elle signifie en clair : « Nous, la plus haute juridiction de la nation la plus avancée, nous les Sages comme on nous appelle, nous disons à tous les pays : jouez votre jeu, chacun pour soi, faites comme nous, c’est la seule règle en ce bas monde ».
Il est évident que cette opinion est partagée bien au delà des 27 Etats qui ont requis l’intervention de la Cour suprême, puisque John Kerry lui-même secrétaire d’état démocrate avait déclaré au Financial Times le 11 novembre, trois semaines avant l’ouverture de la conférence climat, qu’elle ne déboucherait pas sur un traité juridiquement contraignant obligeant les pays à réduire leurs émissions de gaz à effet de serre. Laurent Fabius misa alors sur la force de la dynamique internationale considérant sans doute qu’une direction claire collectivement approuvée et affichée était une contrainte de fait qui servirait de base au droit.
Mais sur la discussion de savoir dans quelle mesure l’accord est ou n’est pas contraignant, la Cour suprême vient de siffler la fin de la partie : la Cop21 n’est rien, pas de traité à ratifier, rien que des palabres, et des documents sur lesquels on peut s’asseoir.
Le fait que ce soit une cour de justice qui déclare le Clean Power Plan illégitime est révélateur du débordement de la politique par le juridique. La même chose est en cours de bricolage avec l’ISDS (Investor-state dispute settlement) qui se mijote avec le traité transatlantique.
La conséquence la plus grave est pour les Etats-Unis eux-mêmes : la fissuration de l’universalisme américain, le bien le plus précieux de cette nation de pionniers devenus xénophobes. C’est là le phénomène historique.
La bévue est si énorme qu’on est en droit de se demander si ces Messieurs-Dames ont vraiment compris les enjeux du problème. Se sont-ils rendu compte que le monde était fini? Que le chacun pour soi allait tout droit à la destruction de la biogée ? Ce n’est pourtant pas si difficile à comprendre : il faut réaliser que nous ne sommes plus à l’époque des pionniers devant des espaces infinis à conquérir, et que, au contraire, les coraux, le krill et les abeilles sont menacés ainsi que les espèces supérieures, et que les terres arables diminuent chaque année de l’équivalent de la surface de l’Angleterre. Il y a un grand nombre d’universitaires brillants qui peuvent leur expliquer et qu’ils auraient mieux fait d’écouter plutôt que les égoïstes bêtes et prétentieux qui font les fiers. La scène géopolitique nous montre que les dirigeants bouffis d’orgueil sont la chose la plus commune et que les encourager ne peut que conforter la destruction de l’environnement.

Ajouté en décembre 2016 :
La victoire de Donald Trump est la plus grande catastrophe pour la planète depuis qu’on se préoccupe du climat. Et la nomination, mercredi 7 décembre, du climato-sceptique Scott Pruitt à la tête de l’Agence américaine de protection de l’environnement (EPA) vient le confirmer. A 48 ans, Pruitt est devenu en quelques années le bras armé des compagnies pétrolières pour tenter d’infléchir la politique de l’actuelle administration visant à réguler l’extraction énergétique. Il a ainsi réussi à lancer des procédures judiciaires contre le plan climat de la Maison Blanche dans vingt-huit Etats.
Il est clair que Trump va proposer au Sénat un profil similaire comme 9ème juge de la cour suprême qui risque de faire regretter le conservateur Scalia. Si ceci se confirme, les Etats-Unis vont devenir la nation la plus insensible et égoïste sur l’environnement, réactivant par là-même l’égoïsme des autres. N’oublions pas que les juges suprêmes sont nommés à vie.
Décidément faire confiance à la logique de l’argent est une erreur. Nous le savions bien sûr depuis longtemps théoriquement et intellectuellement dès qu’on pense un peu aux biens communs. Mais du point de vue de la civilisation, que la nation dotée des universités les plus brillantes s’effondre dans une telle barbarie, fait réfléchir. Cela doit nous renforcer dans une ligne plus claire en Europe, en nous désolidarisant de l’éthique primaire et invasive du libéralisme économique.

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Une réponse à Une insulte à la Cop21

  1. N. Bouleau dit :

    Le 9 février la cour suprême suspend le Clean Power Plan, ce que je commente ci-dessus le 11, et le 13 février le juge Antonin Scalia, l’un des plus véhéments conservateurs de la cour, qui a voté cette suspension, meurt d’un arrêt cardiaque dans la chambre d’un ranch du Texas où il faisait une partie de chasse à la caille bleue.
    A deux jours près, le Clean Power Plan n’eût pas été bloqué, car, avec huit membres, quatre voix ne suffisent pas à rectifier une juridiction inférieure. Les journaux américains rapportent que de nombreuses célébrités réclament une autopsie, les médias, comme d’habitude, à la fois dénoncent et propagent des théories du complot. Certains accusent la CIA de disposer d’une arme secrète produisant des arrêts cardiaques.
    Evidemment, pour un homme de 79 ans, mourir fait partie des choses sérieusement envisageables. Rien de plus normal. En revanche le jour précis où cela se produit peut être porteur d’une certaine signification.
    Il était reconnu pour être le plus acerbe des juges conservateurs, s’exprimant souvent avec éclat et des formules frappantes (“The death penalty? Give me a break, » dit-il « It’s easy. Abortion? Absolutely easy. Nobody ever thought the Constitution prevented restrictions on abortion. Homosexual sodomy? Come on. For 200 years, it was criminal in every state”, etc.). Précisément à cause de cette posture Antonin Scalia se trouvait moralement le principal porteur de la décision anti-environnement prise par la Cour.
    Mon interprétation psychanalytique est qu’il n’a pas pu supporter cette responsabilité, parce qu’il la désapprouvait pour une large part, et cet antagonisme a créé le symptôme (adrénaline, etc.). J’imagine — sait-on jamais ? — que quelques-uns de ses amis universitaires, ces grands scientifiques qui sont la fierté de l’Amérique, lui ont téléphoné pour lui dire qu’il avait fait une erreur. Il suffit alors que Scalia ait une véritable admiration sincère pour l’un d’entre eux pour que le remords le ronge sans qu’il n’y puisse rien faire.

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